LXVIII
On pouvait encore mener doucement sa pauvre vie et bénir Dieu et la Madone dans cette condition; je devenais vieille, Antonio était infirme, mais patient; le temps coulait, comme l'eau de la source, entraînant sans bruit les feuilles mortes comme les années comptées dans sa course; les enfants s'aimaient, ils étaient gais; un frère quêteur du couvent de San Stefano leur avait appris, en passant, leur religion; ils étaient aussi obéissants à moi qu'au vieil Antonio, et nous confondaient tellement dans leur tendresse, que la fille ne savait pas si elle était ma fille ou celle d'Antonio, et que le garçon ne savait pas dire s'il était mon fils ou celui du vieillard. C'étaient comme des enfants jumeaux, comme une soeur et un frère. Sans rien nous dire, nous nous proposions de les marier quand ils auraient l'âge et l'envie de s'aimer autrement.
Comment ne se seraient-ils pas aimés? Ils ne voyaient jamais d'autres enfants de leur âge; ils n'avaient qu'un même nid dans la montagne, et un même sang dans le coeur; un même souffle dans la poitrine, un même air sur le visage! Leurs jeux et leurs rires sur le seuil de la cabane, les jours de fête, en revenant de la messe des Ermites aux Camaldules du couvent, faisaient la gaieté de la semaine; les feuilles des bois en tremblaient d'aise, et le soleil en luisait et en chauffait mieux sur l'herbe au pied du châtaignier.
Hyeronimo me rappelait tant mon mari par ses boucles noires, sous son bonnet de laine brune! Antonio ne pouvait pas aussi bien voir sa fille à cause du voile qu'il a sur ses pauvres yeux; mais quand il entendait les éclats de sa voix, à la fois tendre, joyeuse et argentine, comme les gouttes de notre source, quand elles résonnent en tombant des tiges d'herbes dans le bassin, il croyait entendre sa pauvre défunte, ma soeur.
--Comment est-elle? me demandait-il quelquefois. A-t-elle un petit front lisse comme une coupe de lait bordée de mouches?
--Oui, lui répondais-je, avec des sourcils de duvet noir qui commencent à lui masquer un peu les yeux.
--A-t-elle les cheveux comme la peau de châtaigne sortant de la coque, avant que le soleil l'ait brunie sur le toit?
--Oui, lui disais-je, avec le bout des mèches luisant comme l'or du cadre des Madones, sur l'autel des Camaldules, quand les cierges allumés les font reluire de feu.
--A-t-elle des yeux longs et fendus, qui s'ouvrent tout humides comme une large goutte de pluie d'été sur une fleur bleue dans l'ombre?
--Justement, répondais-je, avec de longs cils qui tremblent dessus comme l'ombre des feuilles du coudrier sur l'eau courante.
--Et ses joues?
--Comme du velours de soie rose sur les devantures de boutiques d'étoffes à la foire de Lucques.
--Et sa bouche?
--Comme ces coquilles que tu rapportais autrefois des maremmes de _Serra Vezza_, qui s'entr'ouvrent pour laisser voir du rose et du blanc, dentelées sur leurs lèvres, demi-fermées, demi-ouvertes, pour boire la mer.
--Et son cou?
--Mince, lisse, blanc et rond comme les petites colonnes de marbre couronnées par des têtes d'ange, en chapiteau, sur la porte de la cathédrale de Pise.
--Et sa taille?
--Grande, élancée, souple et arquée, avec deux légers renflements sur la poitrine, sous son corset encore vide.
--Ah! Dieu! s'écria-t-il, c'est tout comme sa mère à son âge, quand je la vis pour la première fois à ta noce avec mon frère, trois ans avant de la demander à votre mère. Et ses pieds?
--Ah! il faut les voir quand elle les essuie tout mouillés sur l'herbe, après avoir lavé les agneaux dans le bassin de la ravine: on dirait les pieds de cire de l'enfant Jésus, avec ses petits doigts, sur la paille de l'étable de Bethléem, que tu voyais, quand tu avais tes yeux, dans la crèche de Noël, au couvent des Camaldules.
--C'est encore comme sa mère, redisait-il en admirant et en pleurant, et cela continuait comme cela tous les soirs des dimanches.