‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 14 sur 192 · XIV

XIV

1830 le plongea dans une terreur philosophique; peu de temps après, son fils mourut en voyageant en Italie: il fut sensible, mais resta inébranlable à ce coup. Il se remit à composer la suite de _Faust_, oeuvre de cinquante ans et qui en durera plus de mille.

«Le 14 février 1831.

Le caractère, dit-il, c'est tout; et cependant, de notre temps, il y a eu parmi les critiques de petits personnages qui n'étaient pas de cet avis et qui voulaient que dans une oeuvre de poésie et d'art un grand caractère ne fût qu'une espèce de faible accessoire. Mais à la vérité, pour reconnaître et honorer un grand caractère, il faut en être un soi-même. Tous ceux qui ont refusé à Euripide l'élévation étaient de pauvres hères incapables de s'élever avec lui, ou bien c'étaient d'impudents charlatans, qui voulaient se faire valoir, et qui, en effet, se grandissaient aux yeux d'un monde sans énergie.»

«Lundi, 14 février 1831.

«Dîné avec Goethe. Il avait lu les _Mémoires_ du général Rapp, ce qui amena la conversation sur Napoléon et sur les sentiments que Mme Lætitia a dû éprouver en se voyant la mère de tant de héros et d'une si puissante famille. Quand elle devint mère de Napoléon, son second fils, elle avait dix-huit ans, son mari vingt-trois, et l'organisation physique de Napoléon se ressentit heureusement de la jeune et fraîche énergie de ses parents. Après lui, elle fut encore mère de trois autres fils, tous richement doués, tous ayant joué avec vigueur leur rôle dans le monde, et tous doués d'un certain talent poétique. Après ces fils vinrent trois filles, et enfin Jérôme, qui paraît avoir été le moins bien doué de tous. Le talent, s'il n'est pas dû aux parents seuls, demande cependant une bonne organisation physique; il n'est donc nullement indifférent d'être né le premier ou le dernier, d'avoir pour père et mère des êtres jeunes et vigoureux, ou bien vieux et débiles.»

«Je m'informai des progrès de _Faust_.

«Il ne me quitte plus, dit-il; tous les jours j'y pense, et trouve quelque chose; j'avance. Aujourd'hui j'ai fait coudre tout le manuscrit de la seconde partie, pour que mes yeux puissent la bien voir.--J'ai rempli de papier blanc la place du quatrième acte qui manque, et il est très-probable que la partie terminée m'excitera et m'encouragera à finir ce qui reste à faire. Ces moyens extérieurs font plus qu'on ne croit, et l'on doit venir au secours de l'esprit de toutes les manières.»

«Goethe fit apporter ce manuscrit nouvellement broché, et je fus surpris de sa grosseur; il formait un bon volume in-folio.»

«Voilà, dis-je, ce que vous avez écrit depuis six ans que je suis ici, et cependant toutes vos autres occupations ne vous ont permis d'y donner que très-peu de temps. On voit comme une oeuvre grossit, même quand on se borne à n'y ajouter qu'un peu de temps en temps.

«--On peut s'en convaincre surtout en vieillissant, dit-il, car la jeunesse croit que tout doit se faire en un jour. Si le sort m'est favorable, et si je continue à bien me porter, j'espère être arrivé loin dans le quatrième acte aux premiers mois du printemps. Je l'avais dans la tête depuis longtemps, comme vous savez, mais, pendant l'exécution, il s'est énormément augmenté, et je ne peux plus me servir que de ce qu'il y avait de plus général dans mon ancien plan. Il faut d'ailleurs, maintenant, que cet acte d'intermède soit aussi long que les autres actes.

«--Dans cette seconde partie, dis-je, on voit apparaître un monde bien plus riche que dans la première.»