‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 15 sur 192 · XV

XV

Ici plusieurs pages sont consacrées à un magnifique éloge de Walter Scott; digne sujet, digne juge. Seulement il oublie le vice mortel de ces chefs-d'oeuvre, c'est le mensonge du roman historique. C'est superbe, mais cela ne vit plus. Le mensonge a tué le divin menteur.

Il revient à Schiller.

«Jeudi, 31 mars 1831.

«Dîné chez le prince avec Soret et Meyer. Nous causons de littérature, et Meyer nous raconte sa première entrevue avec Schiller.

«J'allais, dit-il, me promener avec Goethe dans le jardin d'Iéna, que l'on appelle le _Paradis_. Schiller nous rencontra. Je lui parlai alors pour la première fois. Il n'avait pas encore terminé son _Don Carlos_ et venait d'arriver de Souabe; il paraissait être très-malade et beaucoup souffrir des nerfs. Son visage rappelait celui du Crucifié. Goethe croyait qu'il ne vivrait pas quinze jours; mais, comme il jouit alors de plus de bien-être, il se rétablit et écrivit toutes ses plus belles oeuvres.»

«La pensée de sa fin prochaine l'occupait; il s'y préparait comme à un voyage. On ne sait où l'on abordera, mais on est sûr d'aborder.

«Dîné seul avec Goethe dans son cabinet de travail. Il m'a dit en me tendant un papier:

«Quand on a dépassé quatre-vingts ans, on a à peine le droit de vivre; il faut être prêt chaque jour à être rappelé, et penser à ranger sa maison. Comme je vous l'ai dit récemment, je vous ai nommé dans mon testament éditeur de mes oeuvres posthumes et j'ai rédigé ce matin une espèce de petit acte que vous signerez avec moi.»

«Mercredi, 25 mai 1831.

«Nous avons causé du _Camp de Wallenstein_. J'avais souvent entendu dire que Goethe avait travaillé à cette pièce, et que le sermon du capucin surtout était de lui. Je lui demandai à dîner s'il en était ainsi, et il me répondit:

«Au fond, tout est de Schiller; cependant, comme nous vivions dans de telles relations que Schiller non-seulement causait avec moi de son plan, mais me communiquait les scènes à mesure qu'elles avançaient, écoutait mes remarques et en profitait, il peut se faire que j'aie quelque part à cette pièce. Pour le sermon du capucin, je lui ai envoyé les _Discours d'Abraham de Santa-Clara_, et il en a extrait son sermon avec beaucoup d'adresse. Je ne sais plus quels sont les passages de moi, sauf les deux vers:

«Un capitaine, tué par un de ses collègues, «Me légua deux dés heureux.

«Je voulais expliquer comment le paysan était arrivé en possession de ces dés pipés, et j'écrivis de ma main ces deux vers sur le manuscrit. Schiller n'avait pas eu cette idée; il donnait tout simplement les dés au paysan, sans se demander comment il les possédait. Je vous l'ai déjà dit, tout expliquer avec soin n'était pas son affaire, et voilà peut-être pourquoi ses pièces produisent tant d'effet sur le théâtre.»

«Dimanche, 29 mai 1831.

«Ces jours-ci, on m'a apporté un nid de petites fauvettes, avec leur mère que l'on avait prise au gluau. Elle a continué dans la chambre à nourrir sa famille, et, rendue à la liberté, elle est revenue d'elle-même avec ses petits. J'étais très-touché de cet amour maternel qui brave le danger et la prison, et j'exprimai mon étonnement à Goethe:

«Homme de peu de raison! me répondit-il avec un sourire significatif, si vous croyiez à Dieu, vous ne seriez pas étonné. C'est lui qui donne au monde son mouvement intime; la nature est en lui, et il est dans la nature; et jamais ce qui vit, ce qui se meut, ce qui est en lui, n'est privé de sa force et de son esprit. Si Dieu ne donnait pas à l'oiseau cet instinct pour ses petits, si un instinct pareil n'était pas répandu dans toute la nature vivante, le monde ne se soutiendrait pas; mais partout est répandue la force divine, partout agit l'amour éternel!»

«Il y a quelque temps, Goethe a exprimé une idée du même genre; un jeune sculpteur lui avait envoyé le modèle de la Vache de Myron, avec un veau qui la tette.

«Voilà, dit-il, un sujet de la plus grande élévation; nous avons là, devant les yeux, sous une belle image, le principe vivifiant répandu dans la nature entière, et qui soutient le monde; cette oeuvre et celles du même genre sont pour moi les vrais symboles de l'omniprésence de Dieu.»

«Lundi, 6 juin 1831.

«Goethe m'a montré aujourd'hui le commencement du cinquième acte de _Faust_. J'ai lu jusqu'au passage où la hutte de Philémon et de Baucis est brûlée, et où Faust, debout, la nuit, sur le balcon de son palais, sent la fumée qu'un vent léger lui apporte.

«Les noms de Philémon et de Baucis, lui dis-je, me transportent sur la côte phrygienne, et je pense à ce couple célèbre de l'antiquité; cependant la scène se passe dans l'ère chrétienne, et le paysage est moderne.

«--Mon Philémon et ma Baucis, dit Goethe, n'ont aucun rapport avec ce célèbre couple et avec la tradition qu'il rappelle. J'ai donné ces noms à mes deux époux uniquement pour relever leur caractère. Comme ce sont des personnages et des situations semblables, la ressemblance des noms a un effet heureux.»

«Nous parlons ensuite de Faust, que le péché originel de son caractère, le mécontentement, n'a pas abandonné dans sa vieillesse, et qui, avec tous les trésors du monde, dans un nouvel empire qu'il a créé lui-même, est gêné par quelques tilleuls, une chaumière et une clochette, parce qu'ils ne sont pas à lui. Il rappelle le roi Achab, qui croyait ne rien posséder, s'il ne possédait pas la vigne de Naboth.

«Faust, dans ce cinquième acte, dit Goethe, doit selon mes idées avoir juste cent ans, et je ne sais pas s'il ne serait pas bon de le dire quelque part expressément:

«Nous parlâmes de la conclusion, et Goethe attira mon attention sur ce passage:

«Il est sauvé, le noble membre Du monde des méchants esprits; Celui qui a toujours lutté et travaillé, _Celui-là, nous pouvons le sauver_; L'amour suprême, du haut du ciel, A pensé à lui; Le choeur bienheureux va à sa rencontre Et lui fait un cordial accueil.

«Ces vers contiennent la clef du salut de Faust: dans Faust a vécu jusqu'à la fin une activité toujours plus haute, plus pure, et l'amour éternel est venu à son aide. Cette conception est en harmonie parfaite avec nos idées religieuses, d'après lesquelles nous sommes sauvés non-seulement par notre propre force, mais aussi par le secours de la grâce divine. Vous devez avouer que cette conclusion, où l'âme sauvée s'élance au ciel, était très-difficile à composer; et au milieu de ces tableaux supra-sensibles, dont on a à peine un pressentiment, j'aurais pu très-facilement me perdre dans le vague, si, en me servant des personnages et des images de l'Église chrétienne, qui sont nettement dessinés, je n'avais pas donné à mes idées poétiques de la précision et de la fermeté.»