XCII
Les bêtes ne comprenaient pas pourquoi nous les retenions à côté de nous par les cornes ou par la laine, et pourquoi nous les empêchions de s'aller repaître, comme à l'ordinaire, dans le bois, dans l'herbe, sous les mûriers, dans les allées gazonnées de la vigne.
Après avoir bien regardé, bien soupiré et bien sangloté devant chacun de ces morceaux du domaine, qui étaient aussi des morceaux de notre pauvre vie, nous rentrâmes en silence dans le petit espace presque inculte qui nous était réservé, nous attachâmes les bêtes dans la cour herbeuse, à la porte de l'étable. Fior d'Aliza alla ramasser des herbes le long des sentiers qui n'appartiennent à personne; Hyeronimo alla ramasser des branches et des fagots de feuilles dans les rejets de châtaigniers, sur les hautes montagnes du couvent, abandonnées aux daims et aux chevreuils.
Les deux enfants revinrent bientôt, chargés de plus d'herbes et de feuilles qu'il n'en fallait pour les cinq brebis et les trois chèvres; mais la liberté manquait aux pauvres bêtes: elles nous regardaient et semblaient nous demander de l'oeil pourquoi nous ne les laissions plus brouter et bondir à leur fantaisie dans le ravin et sur le rocher. Il fallut même aller leur chercher à boire comme à des personnes. Fior d'Aliza et Hyeronimo commencèrent à tracer, en descendant et en remontant, leur sentier étroit vers la source, dont le pré, la grotte et le bassin leur appartenaient tout entiers la veille.