XXIV
Elle le méritait; c'était la terre de la pensée féconde. Elle avait une multitude de rayons, dans ses petites et nombreuses capitales; elle n'avait point et elle n'a pas encore aujourd'hui une de ces grandes réunions d'hommes nationalisés, telles que Londres et Paris. Le philosophe et le poëte pouvaient y vivre hermétiquement solitaires, et y mûrir des conceptions intellectuelles tout à la fois neuves, originales et palpitantes. _Faust_ est l'oeuvre d'un brahmane de l'Inde, méditée dans les forêts de _Oiamanté_. On y sent son origine _indoue_; il faut remonter jusque-là pour trouver sa divine ressemblance. La race germanique est évidemment, pour la langue comme pour les idées, un dérivé du Gange; la misérable littérature imitée de Voltaire sur les bords de la Sprée, avec sa mesquine colonie de demi-philosophes sous l'empire du Denys moderne, Frédéric II, aurait médité et rimaillé pendant tout un siècle sans inventer mieux que _Nanine_ ou la _Pucelle d'Orléans_, au lieu de ces trois personnages nouveaux à force d'être antiques, Faust, Méphistophélès et Marguerite. Celui qui a créé ces trois figures mérite que son nom soit écrit en lettres apologétiques vivantes au frontispice de l'Allemagne.
Maintenant tout est mort dans la maison de Goethe. Il y a des hommes qui ont des disciples et qui fondent des empires intellectuels plus ou moins durables dans la sphère de leur influence; il y en a d'autres qui emportent tout avec eux et qui laissent la terre muette et vide après avoir écrit pour plusieurs siècles. De ce nombre était Goethe, dont Eckermann vient de perpétuer la vie en nous donnant ses conversations. Remercions ce fervent disciple, et adorons, sans espérer de jamais le revoir sur la terre, le divin maître du beau!
LAMARTINE.
CXXIIe ENTRETIEN