‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 34 sur 192 · X

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Ma mère me nourrissait, dès mon enfance, de l'_Imitation de Jésus-Christ_, ce résumé en sentiment, en prières et en oeuvres, de la philosophie chrétienne. J'en relis souvent quelques chapitres, surtout ceux où le philosophe inconnu, qui a écrit ces pages avec ses larmes, se dépouille du cilice monacal qui isole et qui dessèche sa doctrine, oublie qu'il est moine et redevient humain en redevenant homme. J'en ai lu ce matin avec édification et avec délices certaines pages que la sagesse profane ne dépassera jamais en vérité et n'égalera jamais en onction.

Ce beau livre m'a toujours été si présent à l'esprit, le pasteur de campagne en a parlé deux fois dans mon poëme pastoral de _Jocelyn_:

Livre obscur et sans nom, humble vase d'argile, Mais rempli jusqu'au bord des sucs de l'Évangile, Où la sagesse humaine et divine, à longs flots, Dans le coeur attiré coulent en peu de mots; Où chaque âme, à sa soif, vient, se penche et s'abreuve Des gouttes de sueur du Christ à son épreuve; Trouve, selon le temps, ou la peine ou l'effort, Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort, Et, sous la croix où l'homme ingrat le crucifie, Dans les larmes du Christ boit sa philosophie! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et ailleurs le pasteur philosophe écrit sur les marges de l'_Imitation de Jésus-Christ_ ces deux strophes retrouvées après sa mort:

Quand celui qui voulut tout souffrir pour ses frères Dans sa coupe sanglante eut vidé nos misères, Il laissa dans le vase une âpre volupté: Et cette mort du coeur qui jouit d'elle-même, Cet avant-goût du ciel dans la douleur suprême, Ô mon Dieu, c'est ta volonté! J'ai trouvé comme lui dans l'entier sacrifice Cette perle cachée au fond de mon calice, Cette voix qui bénit à tout prix, en tout lieu. Quand l'homme n'a plus rien en soit qui s'appartienne, Quand de ta volonté ta grâce a fait la sienne, Le corps est mort, et l'âme est Dieu!

Je ne me repens pas et je ne me dédis pas du sentiment d'admiration exprimé dans ces faibles vers.

Toute argutie d'école, toute controverse religieuse écartée, il n'y a au fond que deux philosophies dans le monde: la philosophie du plaisir, ou la philosophie de la douleur; la philosophie des rêves, ou la philosophie réelle. Le monde actuel penche vers la première de ces philosophies. Le christianisme, à l'exemple du brahmanisme, du bouddhisme, du stoïcisme, professe l'autre. Quelle que soit notre pensée sur les dogmes, si diversement interprétés, du christianisme, il nous est impossible de ne pas reconnaître que, comme corps de philosophie pratique et de philosophie morale, le christianisme a franchement, énergiquement et saintement promulgué ou adopté la philosophie réelle, c'est-à-dire la philosophie de la douleur méritoire ou expiatoire; et ajoutons ici la plus belle, car le sacrifice est plus beau que la jouissance, excepté aux yeux d'un épicurien.

Cette philosophie a un accent de familiarité à la fois confidentielle et sublime qui semble rapprocher la voix de l'homme de l'oreille de Dieu, et la voix de Dieu de l'oreille de l'homme. On dirait qu'on écoute aux portes du ciel et qu'on entend les chuchotements de l'esprit à travers le grand murmure des sphères. Quand on ferme le livre, on croit fermer la porte sur le mystère un moment entrevu du ciel; mais on se souvient de ce qu'on vient de voir, on emporte un rayon, un espoir, une joie, une paix. À l'exception de ses théories monacales, suicide de l'homme, qui furent aussi l'exagération et le suicide de l'Inde, jamais philosophe ne serra plus tendrement le coeur humain sur son propre coeur. Jamais l'huile du Samaritain de l'Évangile ne coula plus charitablement et avec plus d'onction sur les blessures.

«Laissez là ce qui se passe et cherchez ce qui est permanent, fermez toutes les portes de vos sens pour écouter ce que Dieu vous dit en vous-même. Les hommes font résonner les paroles, mais vous seul, mon Dieu, vous donnez l'intelligence! J'ai tout donné, je veux qu'on me rende tout, dit le Seigneur, joie et douleur! La preuve la plus évidente que vous m'ayez donnée de votre amour, dit l'homme, c'est de m'avoir créé lorsque je n'existais pas, de m'avoir choisi pour vous servir, de m'avoir commandé de vous aimer.--Rendez-vous si petit et si humble, dit l'inspirateur divin, que tous puissent vous fouler aux pieds. Qu'est-ce que toute chair avant vous? dit l'homme. L'argile s'élèvera-t-elle contre la main qui l'a façonnée? Ô poids immense de la sagesse incréée! ô mer sans bornes! où je ne trouve rien de moi en résumé que néant!

«Parlez ainsi en toute occurrence, dit le maître: Seigneur, si c'est votre bon plaisir, que cela soit ainsi! Seigneur, si c'est pour votre gloire, que la chose se fasse en votre nom! Seigneur, si vous voyez que cela me convienne, et si vous jugez qu'il me soit utile, faites-moi la grâce d'en user pour votre gloire! mais si vous prévoyez qu'il me sera nuisible, et qu'il ne servira point au salut de mon âme, ôtez-m'en le désir! car tout désir ne vient pas de l'Esprit-Saint, quelque bon et juste qu'il paraisse à l'homme. Il est difficile de juger au vrai si c'est le bon ou le mauvais esprit qui vous pousse à désirer ceci ou cela, ou si c'est un mouvement de votre esprit; plusieurs ont été trompés à la fin, qui semblaient d'abord conduits par le bon esprit.

«C'est donc toujours avec la crainte de Dieu et l'humilité du coeur que vous devez désirer et demander tout ce qui se présente de souhaitable à votre esprit; et vous devez surtout vous en rapporter à moi avec une résignation parfaite et me dire: Seigneur, vous savez ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse comme vous l'ordonnerez. Donnez-moi ce qu'il vous plaît, et selon la mesure qu'il vous plaît, et dans le temps qu'il vous plaît. Agissez avec moi selon vos vues, selon votre bon plaisir et pour votre plus grande gloire. Placez-moi où il vous plaira, et disposez de moi librement en toutes choses. Je suis dans votre main, tournez et retournez-moi de toutes manières. Voici votre serviteur, je suis prêt à tout: car je désire de vivre, non pour moi, mais pour vous; faites que ce soit d'une manière parfaite et digne de vous.--Mon âme, dit l'homme, tu ne pourras trouver une pleine consolation ni une joie parfaite qu'en Dieu, qui est le consolateur des pauvres et le protecteur des humbles.--Attends un peu, mon âme, attends l'accomplissement des promesses de Dieu, et tu auras dans le ciel l'abondance de tous les biens. Si tu désires avec trop d'empressement les biens présents, tu perdras les biens éternels et célestes. Use des biens temporels, et désire ceux qui sont éternels. Aucun bien temporel ne peut te rassasier, parce que tu as été créée pour des biens supérieurs.

«Quand tu posséderais tous les biens créés, tu ne pourrais être heureuse ni satisfaite; mais c'est dans la possession seule de Dieu, le créateur de toute chose, que consiste ton bonheur et ta félicité. Toute consolation qui vient des hommes est vaine et de peu de durée: que ton entretien soit d'avance dans le ciel!

«Je souffrirai avec une joie intérieure tout ce qui me sera départi de souffrance par l'ordre de Dieu; je veux recevoir indifféremment de sa main ce qu'on appelle bien et ce qu'on appelle mal, douceur ou amertume, joie ou tristesse, et rendre grâce également de tout, pourvu que vous ne me rejetiez pas pour toujours et que vous ne m'effaciez pas du livre de vie! Je ne puis sans combat obtenir la couronne de la patience. On n'arrive au repos que par le travail, et sans combat point de victoire.

«Rien donc ne doit donner tant de joie à celui qui vous aime et qui connaît la valeur de vos bienfaits, que l'accomplissement de votre volonté sur lui, et l'exécution de vos desseins éternels; il doit en être content et consolé au point de consentir aussi volontiers d'être le plus petit qu'un autre désirerait d'être le plus grand; d'être aussi paisible et aussi satisfait au dernier rang qu'un autre au premier; et d'être aussi disposé à vivre dans le mépris et dans l'abjection, et à n'avoir ni nom ni réputation, que les autres souhaitent de se voir les plus grands et les plus honorés dans le monde. Car votre volonté et l'amour de votre gloire doivent prévaloir dans mon coeur sur tout autre sentiment, et me causer plus de consolation et de plaisir que tous les bienfaits que j'ai reçus et que je recevrai.»