CLXV
Tout en marchant çà et là dans la tour, je ne sais comment cela se fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait glissé du lit sur le plancher, au moment où je m'étais levée en sursaut pour aller écouter à la lucarne.
La zampogne n'était pas encore tout à fait désenflée du vent de la noce; elle rendit sous mon pied un reste d'air ni joyeux ni triste, mais clair et perçant, semblable au reproche d'un chien qu'on écrase, en marchant par mégarde sur sa patte endormie.
Ce cri me fendit le coeur, mais il m'inspira aussitôt une idée qui ne me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.
Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux qui t'ont faite? Tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa malheureuse fille.
On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme d'elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se trouva, sans que j'y eusse seulement pensé, sous mes doigts.
Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: Là où ma voix ne parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans trahir qui je suis aux oreilles du _bargello_ et de ses prisonniers, le son délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo, s'il est là et s'il reconnaît l'air que lui et moi nous avons inventé et joué seuls: «C'est Fior d'Aliza! ce ne peut être un autre! On veille donc sur toi là-haut, là-haut dans la tour ou dans quelque étoile du firmament.»