‹ Cours familier de Littérature - Volume 23Chapitre 13 sur 94 · IV

IV

Un de ces jeunes émigrés arriva alors dans la maison de mon père, apportant toutes ces qualités naturelles à ceux qui sortent de leur pays pour une cause politique. La fidélité méritoire à ses princes, l'esprit d'aventure, le caractère assoupli aux fortunes diverses de l'exil, et l'intarissable conversation qu'on y puise. Ses entretiens faisaient le charme du château; il se nommait M. de Davayé, il était le cousin de mon père.

Dans un de ces entretiens, il nous raconta qu'il allait bientôt paraître un volume du poésies dont il avait connu intimement l'auteur ou plutôt l'éditeur à Lauzanne.--Ce chevalier français, nous dit-il, était lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie émigré licencié, et vivait habituellement avec sa femme dans un modeste village des environs de Liége. Les chances de la guerre ayant soumis la Belgique à _Custine_ ou à _Dumouriez_, il était venu plus récemment chercher asile et sécurité à Lauzanne; il se nommait M. de Surville, il était né dans le Vivarais, sur une de ces montagnes qu'arrose et ravage l'Ardèche. C'était un pays de royalistes, d'hommes aussi fidèles à leur foi qu'à leur souvenir, que le camp de Jalès, longtemps recruté par les paysans fanatiques, avait plusieurs fois signalé à la haine des républicains. M. de Surville était, nous disait M. de Davayé, un très-bel homme, jeune encore, d'une taille haute et imposante, d'une physionomie profonde, d'une expression de figure réservée et douce; on ne lui parlait qu'avec déférence comme à quelqu'un qui porte le respect devant lui. On le voyait rarement à Lauzanne. Il ne quittait guère sa femme qu'il paraissait aimer tendrement; il habitait à une certaine distance, sur le penchant des montagnes de _Vévey_, un chalet au-dessus du lac Léman. Il recherchait surtout à Lauzanne la conversation de quelques hommes et de quelques femmes de lettres distingués, jetés là par la Révolution française; il leur communiquait des fragments d'un livre mystérieux dont il s'occupait dans sa retraite. Ce livre qu'il déchiffrait et qu'il retouchait laborieusement était, disait-il, extrait des mémoires et des poésies d'une de ses aïeules, nommée Clotilde de Surville. Il ne dissimulait pas ses efforts pour rendre à ces poésies de famille, obscurcies par la vétusté de la langue romane et par l'obscurité des termes, la clarté et la fraîcheur du langage moderne. C'était moitié traduction, moitié correction. Certaines pages ravissaient ses confidents. Quelques-uns suspectaient bien un peu la fidélité littéraire de M. de Surville, et croyaient qu'il voulait dérober au quinzième siècle sa naïveté originale pour s'en parer lui-même, sous le nom de cette femme éminente qui avait alors illustré sa maison; mais cette naïveté même répondait victorieusement à ces soupçons, car M. de Surville écrivait lui-même des poésies personnelles empreintes d'un tout autre caractère. L'emphase, la rhétorique, la prétention de l'école de Thomas les surchargeait et les déparait en croyant les embellir. En dépassant le naturel il arrivait souvent au galimatias. Il était en tout l'opposé de sa grande aïeule. Ses amis l'avertissaient en vain de cette tension, il ne sentait sa force qu'en l'exagérant.