XI
Après avoir entrelu quelques rondeaux, chansons des jeunes et érudites amies de Clotilde qui ouvrent le volume, comme on humecte les bords du vase avant d'y boire à pleine coupe, j'arrivai à Clotilde et je lus sa première pièce à son premier-né. Toute sa jeunesse et toute la passion qu'elle portait à Bérenger son père éclataient, brûlaient. C'était le torrent de l'Ardèche changé en fleuve et en larmes à la vue de l'enfant image de son père absent. J'eus à peine besoin de lire deux fois ces vers délicieux pour les savoir à jamais. Il n'y avait point d'art, non, c'était la nature faite art; l'image et le son, cette musique de l'âme, y naissaient ensemble indivisibles comme la voix et la sensation. Quel tort ne faisait-on pas à cette jeune inspirée d'un chaste amour de la comparer à Sapho?
Lisez:
À MON PREMIER NÉ.
REFRAIN.
Ô cher enfantelet, vray pourtraict de ton pere, Dors sur le seyn que ta bousche a pressé! Dors, petiot; cloz, amy, sur le seyn de ta mere, Tien doulx oeillet par le somme oppressé!
Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy! Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre... Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toy!
Dors, mien enfantelet, mon soulcy, mon idole! Dors sur mon seyn, le seyn qui t'a porté! Ne m'esjouit encor le son de ta parole, Bien ton soubriz cent fois m'aye enchanté. Ô cher enfantelet, etc.
Me soubriraz, amy, dez ton réveil peut-estre: Tu soubriraz à mes regards joyeulx... Jà prou m'a dict le tien que me savoiz cognestre, Jà bien appriz te myrer dans mez yeulx.
Quoy! tes blancs doigtelets abandonnent la mamme Où vingt puyser ta bouschette à playzir!... Ah! dusses la seschier, cher gage de ma flamme, N'y puyzeroiz au gré de mon dezir!
Cher petiot, bel amy, tendre fils que j'adore! Cher enfançon, mon soulcy, mon amour! Te voy toujours; te voy et veulx te veoir encore: Pour ce trop brief me semblent nuict et jour. Ô cher enfantelet, etc.
Estend ses brasselets; s'espand sur lui le somme; Se clost son oeil; plus ne bouge... il s'endort... N'estoit ce tayn floury des couleurs de la pomme, Ne le diriez dans les bras de la mort....
Arreste, cher enfant!... j'en fremy toute engtiere!... Réveille-toy! chasse ung fatal propo!... Mon fils!... pour ung moment... ah! revoy la lumière! Au prilx du tien, rends-moy tout mon repoz!...
Doulce erreur! il dormoit... c'est assez, je respire; Songes légiez, flattez son doulx sommeil! Ah! quand voyray cestuy pour qui mon coeur souspire, Aux miens costez, jouir de son réveil? Ô cher enfantelet, etc.
Quant te voyra cestuy dont az receu la vie, Mon jeune espoulx, le plus beau des humains? Oui, desjà cuyde voir ta mère aux cieulx ravie Que tends vers luy tes innocentes mains!
Comme ira se duysant à ta prime caresse! Aux miens bayzers com't'ira disputant? Ainz ne compte, à toy seul, d'espuyser sa tendresse, À sa Clotilde en garde bien autant...
Qu'aura playzir, en toy, de cerner son ymaige, Ses grands yeux vairs, vifs et pourtant si doulx! Ce front noble, et ce tour gracieulx d'ung vizaige Dont l'Amour mesme eut fors esté jaloux? Ô cher enfantelet, etc.
Pour moy, des siens transportz onc ne seray jalouse Quand feroy moinz qu'avez toy les partir: Faiz amy, comme luy, l'heur d'ugne tendre espouse, Ainz, tant que luy, ne la fasses languir!...
Te parle, et ne m'entends... eh! que dis-je? insensée! Plus n'oyroit-il, quand fust moult esveillé... Povre chier enfançon! des filz de ta pensée L'eschevelet n'est encor débroillé...
Tretouz avons esté, comme ez toy, dans ceste heure; Triste rayzon que trop tost n'adviendra! En la paix dont jouys, c'est possible, ah! demeure! À tes beaux jours mesme il n'en souviendra. Ô cher enfantelet, etc.
_Ce quatrain isolé se lit au long d'une marge_:
Voylà ses traicts... son ayr! voylà tout ce que j'aime! Feu de son oeil, et roses de son tayn... D'où vient m'en esbahyr? aultre qu'en tout luy-mesme Pust-il jamais esclore de mon seyn?
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Mais non, ne vous bornez pas à les lire, apprenez-les comme moi de mémoire; il n'y a point d'édition qui vaille cette édition impalpable, invisible, inarticulée que nous portons en nous jusqu'au tombeau et que nous retrouverons sans doute dans nos cendres au ciel. On a fait bien des vers et des vers de grands poëtes à des enfants, mais aucuns, pas même ceux de Reboul, à Nîmes, malgré leurs belles et touchantes images, n'égalent cette naïveté de jeune mère, encore jeune fille, n'adorant dans son fils que le visage et l'amour de son jeune mari absent, et lui tendant ces bras qu'elle a formés de lui pour le rendre deux fois inséparable à son coeur.
Il ne faut pas oublier en lisant que ce jeune époux, ou plutôt ce jeune amant, était alors au Puy en Velais, guerroyant, où il devait périr à la suite de son roi.