‹ Cours familier de Littérature - Volume 23Chapitre 21 sur 94 · XII

XII

Mais bientôt après, le souvenir cher et brûlant de son époux Bérenger la reprend, et elle lui écrit une lettre où l'amour de sa patrie, ravagée par les Bourguignons et les Anglais, se mêle à l'amour pour Bérenger.

Écoutez: je retranche ce qui allongerait trop la pièce.

HÉROÏDE À SON ESPOULX BÉRENGER

Clotilde au sien amy doulce mande accolade, À son espoulx, salut, respect, amour! Ah! tandiz qu'esploree et de coeur si malade, Te quier la nuict, te redemande au jour, Que deviens, où cours-tu? loing de ta bien-aymée Où les destins entraisnent donc tes pas? Faut que le dize, hélas! s'en croy la Renommée, De bien long-temps ne te revoyrai pas!

Bellone, au front d'arhain, ravage nos provinces; France est en proye aux dents des léoparts: Banny par ses subjects, le plus noble des princes Erre, et proscript en ses propres remparts, De chastels en chastels et de villes en villes, Contrainct de fuyr lieux où devoit régner, Pendant qu'hommes félons, clercs et tourbes serviles L'ozent, ô crime! en jusdment assigner!...

Non, non; ne peult durer tant coulpable vertige: Ô peuple Franc, reviendraz à ton roy! Et, pour te rendre à luy, quand faudroit d'ung prodige, L'attends du ciel en ce commun desroy. De tant de maulx, amy, ce penser me console; Onc n'a pareils vengié divin secours: Comme desgatz de flotz, de volcans et d'Éole, Plus sont affreux, plus croy que seront courts.

«Mourir plustost que trahyr son debvoir! N'ay doubte, amy, que soict tienne icelle devise; Rien qu'à ce prilx n'auray trefve ou repos... Maiz, que dye? eh! d'où vient orguillouze t'advise, Toy l'escolier, toy l'enfant des héroz? Pardonne maintz soulcys à ceste qui t'adore! À tant d'amour est permys quelqu'effroy: Ah! dèz chasque matin que l'olympe se dore, Se me voyoiz montant sur le beffroy, Pourmenant mes regards tant que peuvent s'estendre, Et me livrant à d'impuyssans desirs! Folle que suis, hélaz! m'est adviz de t'attendre; Illusion me tient lieu de playzirs! Lors nul n'est estrangier à ma vive tendresse; Te cuyde veoir; me semble te parler: Là, me dis-je, ay receu sa dernière caresse...» Et jusqu'aux oz soudain me sens brusler. «Icy, les ung ormeil cerclé par aubespine «Que doulx printemps jà coronoit de fleurs, «Me dict adieu»; sanglotz suffoquent ma poictrine, Et dans mes yeulx roulent torrents de pleurs. D'autres foiz escartant ces cruelles imaiges, Croy, m'enfonçant au plus dense des bois, Mesler des rossignolz aux amoureux ramaiges, Entre tes braz, mon amoureuse voix: Me semble oyr, eschappant de ta bouche rosée, Ces mots gentils que me font tressaillir; Ainz voyds, au mesme instant, que me suis abusée, Et, souspirant, suis preste à desfaillir. Soubvent aussy le soir, lorsque la nuict my-sombre Me laisse errer au long des prez penchantz, De tels soirs me soubvient, où libres, grâce à l'ombre, L'ung prez de l'aultre assiz en mesmes champs, Doulcement s'esgarer layssoiz mes mains folastres Sur le contour de tes aymables traicts, Tandiz que de mon seyn tes levres idolastres En meyssonnoient les pudiques attraicts. Lors n'avoit tendre amour de tant secret mystere Que pust céler à nos dezirs croissantz; Playzir, dont espuysions la bruslante cratere Rien qu'en ung seul congloboit tous nos sens. T'iray-je rappelant ces nocturnes extases, Du lict d'hymen fruictz tant délicieulx? Ah! ceste que, si loing, de touz les feulx embrases, Moinz pouvoiz-tu qu'embler vivante aux cieulx?

Quand revoyray, diz-moy, ton si duyzant vizage? Quand te pourray face à face myrer? T'enlacer tellement à mon frément corsage, Que toy, ni moy, n'en puyssions respirer? Mieulx qu'ores ne convient, te diray mainte chose Qu'oultre ne sçait contenir mon ardeur: Amy, se tout d'un coup s'espanoyoit la roze Plustost cherroit sans vie et sans odeur. Non creigne, à tes beaux yeulx, oncques cesser de plaire! Assez m'ont dict que n'avoye à doubter; Bien soyent, à jamaiz, le Phare qui m'esclayre, Au mien bonheur que peuvent adjouster? Vouldroy bailler au tien d'heure en heure croyssance; Et quand tary l'auroiz jusqu'à l'essor, D'icel, fust-ce à mon dam, t'oster réminiscence, Pour, au mien gré, t'en assouvyr encor!

Ne sçay, jusques à toy, comme adira ma lettre; Charles on dict vers Poictiers cheminant: Par fraudeleuses mains, risque est de la tramettre; Foy ne pitié ne treuvons maintenant. Errent par tout pays désastreuses phalanges, Quierrant butin, sans arroy ne sans chiefs; Plus n'ont de seureté borgs, villages, ne granges; Et, chasque jour, s'oyent nouveaulx meschiefs. Hé Dieu! quand fin auront nos cures lamentables? Ne reviendra temps où, seures de brouts, Brebiettes, au sortir de leurs chauldes estables, D'aultre ennemy ne creignoient que nos loups? Ah! ne sont loups rapalx qu'aux Bourguignones tourbes Comparager on puysse deshormaiz! Champs en brugues réduicts et prez flouris en bourbes Leurs brigandatz marqueront à jamaiz. Combien que boutions touz au dauphin de fiance, Tant est profond gouffre de nos revers, Qu'eust mesme de Salmon fortune et sapience, Pour le combler, n'a trop de vingt hyvers.

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Te le redys, amy; jà l'entrevoy ceste heure Où, triomphant de si noirs attentatz, Charles de ses ayeulx va purgeant la demeure, Et libérer ses coulpables estatz! L'Éternel d'un regard brize enfin mille obstacles, Des cieulx ouverts veille encore sur nos lys: Eust-il au monde engtier desnyé des miracles, Il en debvroit au trosne de Clovis. Puysse l'auguste paix du sien icy descendre!... Ah! se rompoist ton funeste sommeil, Quand te voyraz marchier sur taz fumants de cendre, Peuple esgaré... quel sera ton réveil?... Ne m'entend; se complaist à s'abreuver de larmes, Tyze les feulx qui le vont dévorans... Mieulx ne vauldroit, hélas! repos que tant d'alarmes, Et roy si preulx que cent lasches tyrans?

Où que suyves ton roy, ne mets ta doulce amye En tel oubly qu'ignore où gist ce lieu: Jusqu'alors en soulcy, de calme n'aura mye. Plus ne t'en dy; que t'en soubvienne! Adieu.