XIII
Après cette touchante et héroïque invocation au héros qu'elle aime, elle écrit à la belle Rocca sa douce amie une lettre en vers pleine des plus habiles leçons de poésie, interrompues par des descriptions dignes de Pétrarque.
Telle que celle-ci:
Comme parloye, erroient dans la prairie Blancs agnelets, broustant l'herbe flourie; De rame en rame oysillons voletoient, Et du printemps le retour se contoient En sy doulx airs, que n'auroit peu s'eslire Cil qu'eust Linus accordé sur sa lyre; Plus loing sembloit appendue au roschier La chefvre folle; et bergers d'approschier, Prompts à garder de l'alme nourriciere, Des arbres nains la seyve printaniere. Et boutons frais trop pressés de s'ouvrir... Mes yeulx riants qu'ont veu nos champs flourir Plus qu'ugne fois, ceste-là s'estonnerent Qu'en çà des monts nul d'iceulx qu'entonnerent Le chant de may, pour model n'eusse priz Ce grand tabel, dont voyons touz le prilx: Pourquoy me dy: Clotilde qu'ez jeunette, Se n'est méfaict quant fusse orguillouzette De si beaulx dons que Phoebus et l'Amour T'ont fait, te font, et feront tour à tour.
CHANT D'AMOUR AU PRINTEMPS
Quels doulx accords emplissent nos boscages! Quel feu secret de fécondes chasleurs Va pénétrant sillons, arbres, pascages, Et, mesme entour des tristes marescages, Quel charme espand ces vivaces couleurs! Oui, tout renaist, s'anime ou se réveille: Arbustelets, qu'ont ployez les aultans, Redressez-vous de perles éclatants! Bordez tapyz que nature appareille, Pour y pozer les trosnes du printemps. Gentil matin de l'an qui vient d'esclore, Type riant du matin de nos jours, Rien que ton oeil ne verdysse et coulore! Seyzon des jeux, empeyre des amours, Cil resjouïs qui leur perte desplore! Ainz, se des vieulx seraines le desclin, Soulcys pour nous jeunetz suyvent les traces; Sçaiz esclaircir front vers la terre enclin; Vas obscurant cettuy qu'ornent les Graces Soubz bandelet de l'archerost malin! Te pardonnons: viendra l'heure cruelle Qu'à trez hault prilx vouldrions payer ces maulx: Oncques les siens ne dira Philomelle, Sanz que plaignions, à l'ombre des rameaulx, Droict précieulx de souspirer comme elle. Plus ne vivrons que par des soubvenirs: Bien qu'Aurora de plours l'herbette arroze, Prou se complaist en son char de saphyrs; Songe à Tython, quand veoit la jeune roze S'espandyssant aux souffles des zéphyrs... De vray, me duict le tourment où me livre Plus que son heur: car enfin que l'y siert Remémorer ung que ne peult revivre? À tout le moinz nous, que la Parque fiert, Espoir avons en la tombe nous suyvre, Qui tost, qui tard: ains trop ne nous hastons: Doulce est encor la coupe de la vie: Faut l'adorner de gracieulx festons; N'aurons que trop, pour désarmer l'envie, Triste loysir de jongler des Catons. Temps nous soubrit; uzons de sa largesse, Maiz sans abus: se faizans peult avoir, Sot est, ma foy, qui s'en tient à la gesse; Ugne vertu par défaut de pouvoir Se pare en vain du beau nom de sagesse. Suyvons l'amour, tel en soit le danger! Cy nous attend sur litz charmants de mousse: À des rigueurs... qui vouldroit s'en venger, Qui (mesme alors que tout dezir s'esmousse), Au prilx fatal de ne plus y songer? Regne sur moy, cher tyran dont les armes Ne me sçauroient porter coups trop puissants! Pour m'espargner, n'en croiz onc à mes larmes; Sont de playzir: tant plus auront de charmes Tes dards aigus, que seront plus cuysants. Témoins plainctifs des seuls maulx que j'endure, Ô tourtereaulx, et vous, rossignoletz, Puisqu'a chassé Mars glaçons et froidure, Meslez vos chantz au bruict des ruisseletz Qui roulent clairs sur la molle verdure! Entour d'icy mille painctz oysillons Vont becquetant aubespines flouries, Ou baillent chasse à dorés parpeillons, Se balançant sur la flour des prayries Qu'ont jà suscée avetins éguillons. Vous tend Vertumne, aux esles diaprées, Sombres abrys en l'espaisseur des bois: Là veulx, dés-lors qu'avec frescheur des prées Disparoistront violettes pourprées, Respondre encore à vos faillantes voix!... Maiz, bel amy, dont le penser m'enflamme, Se de ta bousche un bayser chaloureulx (Qui sur la mienne appelleroit mon ame) Coupoit soudain mes accents amoureulx, Com'diroy bien, toute engtiere à ma flame, «Quels doulx accords!»
Lisez encore ce chant d'amour aux quatre saisons de l'année.
Un orage d'été qui frappe d'un trait de foudre le ramier absent de son nid la ramène à elle-même.
Marche la fouldre enmyeu nuaiges noirs; Gronde, reluict, esclate, hélaz! et tombe... Dieulx! sur ce roc, le plus fraiz des manoirs: Frappe la creste où sylvestre palombe Prez son ramier rouccouloit touz les soirs: L'a veu périr; s'enfuyt... Ah! malheureuse, À peyne viz, et cuydes t'envoler! Me fend le coeur ta plaincte langoureuse; Et moinz barbare estoit de t'immoler, Que te forcier vivre ainsy douloureuse! Que quierz entour ce funeste roscher? De ta demeure encor toute fumante Ne peulx t'enfuyr, et trembles d'approscher! Vole plustost sur le seyn d'ugne amante. Qu'au pair de toy tes maulx doibvent touscher; Laz! n'est plus temps: s'allanguissent tes esles! Tien seul amy pouvoist te secourir: Sçaiz qu'il n'est plus, et sy tousjours l'appelles? Oui, m'apprenez, coulple d'oyseaulx fideles, Qu'en pareil cas ne reste qu'à mourir. Ainz toutesfois s'esclayrcissent les nues: Perce à travers les humides forests Cil dont plus vifs resplendissent les traicts, Sur les torrents, dont ces costes chesnues Jà menaçoient d'inonder nos guérests. Jaçoit encor qu'en perles crystallines, Bois argentés, s'esgouttent vos rameaulx. M'ombroyerez cueillant des avelines, Tant que, sur toictz fumantz de nos hameaulx L'ombre croyssant ne tombe des collines, Maiz est ung feu, soict où m'aille tapir, Qui, sanz pitié, jour et nuict me consume: S'avec mes sens somme vient l'assoupir, Dès mon réveil, suivy de maint souspir, Comme au dedans, chasque object le rallume Entour de moy.
CHANT D'AMOUR EN AUTOMNE
Où fuyez-vous, charmes de nos demures, Toictz verdoyants, azyles du sommeil? Troncs envieillys, où sont vos chevelures, Qui m'abritoient quand le char du soleil Rouloit bruslant sur le palaiz des heures? N'aguere, au moinz, sailloit du seyn des mers. Pour soubrier à l'amant d'Érigone, Et, se jouant parmy les pampres verds, Doroit, ainsy que les dons de Pomone, Mille nectars de leurs grappes couverts. S'encor tousjours, de sa flamme amortie, Rassérénoit nos boscages tremblants! Ainz nous layra quand les fils d'Orythie Avelleront l'hyver aux cheveulx blancs Ez fond glacé des antres de Scythie. Or, sien esclat bien soict prest à fenir, Ma veue au loing doulcement esgarée, Non sans déduit, cerne les champs brunir: Nature plaist, mesme ainsy bigarrée; Et si vieillist, saura bien rajeunir. Or dès pour nouz qu'est l'altomne advenue, Nos vains actraicts se fasnent sans retour; Fond sur nos chiefs la vieillesse chesnue; Et, francs linotz, soubz l'impiteulx altour, Nos cris foibletz se spargent dans la nue. Hé Dieu! plustost que nouz en attrister, Que n'uzons mieulx du moment qui s'escoule! Hoste joyeulx, ne pouvant y rester, Point ne me doult mon logis qui s'escroule. Contre le temps, eh! quoy donc peult toster? La terre aussy n'eust-elle sa jeunesse? Tout ce qu'à payne en obtiennent humains À force d'art, de labeur et d'adresse, De soy pondoit soubz leurs heureuses mains: Lors de soulcy n'eurent que leur tendresse; Et cependant vivoyent dix fois plus Que ne faizons!... (ce n'est trop quand on ayme.)
L'hiver la rappelle à de plus triste pensées. Sa solitude lui pèse.
Est loing de moy. Mars qui me l'a ravy Le faict errer en lointaines provinces: L'auroit Amour soubz sa chaisne asservy Pour n'espouzer que les desbatz des princes? Barbare, hélas! que ne t'ay-je suivy! Possible, alors que t'appelle tremblante, Qu'en terre estrange ez chargé de liens! Possible atout que, sur l'amaz des tiens, Entre les morts... ta despouille sanglante... Arreste! espoir me dict trop que reviens! Ah! reviens donc emprez ta bien-aymée, S'az cure encor de ses mortels ennuicts! Tant peu faut-il pour que soict alarmée! Car onc icy n'est propoz de l'armée; Et maintes fois, durant ces longues nuicts, Du sombre Arcas, quand oy bruyr les tempestes, Ou que d'Oryon tombent les froids torrents, Que toicts, battus de cent coulps différents, Semblent aller s'escroulant sur nos testes: «Où porte-t-il, me dis, ses pas errants? «Ne se pourroist que seul et sans vesture, «À travers champs, à la mercy des loups, «Cerné d'iceuls en soict fors la pasture, «Ou que, jouët d'ung sort non moins jaloux, «Comme eulx en vain quierre sa nourriture?» Entour du feu, mesme au soir, que parlons De voyagiers esgarez loing des routes, Au fond des bois, dans le creulx des vallons, Ou s'abritant soubz les obscures voultes De vieulx chastels ouvertz aux aquilons, S'oyons un cry tout-à-coup dans la plaine, Ung bruict confus, tant soict au loing cela, Soudain le sang tout se fige en ma veyne; Retiens mon souffle, et ne reprends haleine Que pour me dire: «Ô ciel! s'il estoit là!» Plus doulx pensers viegnent, en la nuict sombre, Se meslanger à mon trop court sommeil; Lors bien te voy: mais ung affreux réveil De mon bonheur chasse encor la vaine ombre. Aussy n'attends que du rare soleil Rays tremblottants esjouïssent ma cousche, Pour au dehors entonner chantz d'amours; Ainz sont muets oysels, échoz sont sourds: Tout revivroit s'ung qu'appelle ma bousche, Tost la bayzant, estouffoit mes clamours; Se l'espargnez, preulx vaillants d'Angleterre, Pardonne tout à vos maistres ingrats:
En le veyant desfieray le tonnerre; Et m'escrieray, le serrant dans mes bras: «Ores de l'air, de l'onde et de la terre, «Grondez, tyrans.»