VIII
Kobus se lasse de la ferme, revient après quelques jours à la ville; il va voir le vieux rebbe, qui le chicane toujours sur l'article du mariage:
Avant de répondre, David Sichel prit un air grave:
«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d'une touffe de poils. Or il advint qu'un de ces chevaux, le grand grand-père de tous les ânes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à lui-même: «Cette herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut, c'est de la fine fleur, tellement délicate qu'un autre cheval n'en ait encore goûté de pareille.» Il sortit de ce pâturage, à la recherche de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que celles qu'il venait de quitter: il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un marais, il trouva des flèches d'eau et marcha par-dessus. Puis il fit le tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa fine fleur; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il regarda de tous côtés, vit des chardons dans un creux... et les mangea de bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poils à la queue, il voulut hennir, et se mit à braire: c'était le premier des ânes!»
Fritz, au lieu de rire à cette histoire, en fut vexé sans savoir pourquoi.
«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.
--Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne mort.
--Tout cela ne signifie rien, David.
--Non: seulement, il vaut mieux se marier jeune, que de prendre sa servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi...
--Va-t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne, et je n'ai pas le temps de te répondre.»
David l'accompagna jusque sur le seuil, riant en lui-même.
Et comme ils se séparaient:
«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en chercheras une toi-même.
--_Posché-isroel!_ répondit Kobus, _posché-isroel!_»
Il haussa les épaules, joignit les mains d'un air de pitié et s'en alla.
«David, criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table!»
Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit Fritz du regard jusque hors la porte cochère: puis il rentra, riant tout bas de ce qui venait d'arriver.