IX
L'ennui le reprend à la ville, il regrette à son insu la ferme et la petite Sûzel. Il retrouve dans sa poche la recette des beignets de Sûzel. Il en commande à Katel, mais il ne les trouve pas si bons.
Survient le rebbe, le faiseur de mariages.
«Quel chagrin as-tu?
--De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!»
David s'assit en riant à son tour.
«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des inventions pareilles.
--Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?
--Ah! dit le vieux rebbe en attachant sur Kobus son oeil gris; tiens! tiens!... et tu les trouves si bons.
--Délicieux, David!
--Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de satisfaire un gourmand de ton espèce.
Puis, changeant de ton:
«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans trois ou quatre ans, elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel; elle conduira son mari par le bout du nez: et si c'est un homme d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût lui arriver.
--Ah! ah! ah! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus; tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?
--Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en suis sûr! Vois-tu, Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse, qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même, tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte, de lui obéir.»
En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz, il observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit:
«Elle fait très-bien les beignets, mais quant au reste...
--Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très-heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je crois m'y connaître, je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien! cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse si bien les beignets.»
Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.
Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles terminés en poire, et qui n'avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de s'écouler. Il se rappela madame Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix, assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et lui, Fritz, tout petit, assis à terre, avec le cheval de carton, criant: «Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!» Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.
Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et l'antique romance du _Croisé_.
«Je n'aurais jamais cru me rappeler d'une seule note, se dit-il; c'est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir entendu hier.»
Et se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: le _Siége de Prague_, la _Cenerentola_, l'ouverture de la _Vestale_, et puis de vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure: rien en deçà, rien au delà!
Kobus, deux ou trois mois auparavant, n'aurait pas manqué de se faire du bon sang avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et s'était tenu les côtes tout le long de l'histoire; mais maintenant, il trouvera cela fort beau.
«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis couplets:
«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»
Comme c'est simple! comme c'est naturel!
«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»
À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes, dans un langage naïf. Et la musique!»
Il se mit à jouer en chantant:
«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»
Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte; quelqu'un frappait.
Voici David, se dit-il en refermant bien vite le clavecin: c'est lui qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!»
Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla lui-même lui ouvrir; mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.
«Hé! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.
--Oui, monsieur Kobus, dit la petite: depuis longtemps j'attends mademoiselle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il fallait tout de même faire ma commission avant de partir.
--Quelle commission donc, Sûzel?
--Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont prêtes et qu'on va les mettre.
--Je chantais. Tu m'as peut-être entendu de la cuisine...; ça t'a fait bien rire, n'est-ce pas?
--Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette belle musique.
--Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te réjouir.»
Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença la _Reine de Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés d'admiration et sa petite bouche rose entr'ouverte, semblait en extase.
Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de lui-même:
«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!
--Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque chose de magnifique, le _Siége de Prague_; on entend rouler les canons; écoute un peu.»
Il se mit alors à jouer le _Siége de Prague_ avec un enthousiasme extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.
Après le _Siége de Prague_, il joua la _Cenerentola_; après la _Cenerentola_, la grande ouverture de la _Vestale_; et puis, comme il ne savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est beau, monsieur Kobus! oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:
«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»
Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:
«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»
Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:
«Donne-moi ton coeur, «Donne-moi ton coeur.... «Ou je vas mourir.... ou je vas mourir! «Je vas mourir.... mourir.... mourir!...»
De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.
Sûzel, toute rouge et comme honteuse d'une pareille chanson, se penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.
Katel entra; il lui dit:
«Ah! c'est bon... Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une heure.»