‹ Cours familier de Littérature - Volume 23Chapitre 46 sur 94 · XI

XI

Quelle scène! égale au cerisier de Jean-Jacques Rousseau.

Il erre dans les environs de la ville et trouve ses amis Hâan et Schoûltz jouant aux boules. Il apprend que le lendemain c'est la fête de Rischen, qu'on y dansera, et que Sûzel et sa famille pourront bien y être. Il se charge d'y conduire ses amis, va chez le maître de poste et s'arrange avec lui pour une magnifique berline, deux chevaux de choix et le postillon Zimmer qui a eu l'honneur de conduire l'empereur Napoléon. La description de sa toilette pour jeter de la poudre aux yeux des habitants de Rischen et peut-être de Sûzel est merveilleuse de vérité. Stern n'a rien de mieux.

La berline roule sur le pavé, toute la ville est aux fenêtres.

Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, ses culottes de daim et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en l'air en claquant du fouet à tour de bras.

«En route!» s'écria Kobus.

Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient ébahis. Ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense éclat de rire et se mit à crier:

«À la bonne heure! à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand! Ah! ah! ah! la bonne farce!»

Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait, et Zimmer, les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval, disant:

«À la minute, monsieur Kobus! vous voyez, à la minute!

--Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons, montez, vous autres. Est-ce qu'on ne peut pas rabattre le manteau?

--Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela descend tout seul.»

Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoûltz au milieu.

Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue des Acacias, elles suivent la grande route. C'était quelque chose de nouveau d'en voir une sur la place.

Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoûltz et de Hâan.

«Ah! s'écria Schoûltz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la table.»

--Nous avons des cigares, dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils allumèrent aussitôt et qu'ils se mirent à fumer renversés sur leur siége, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière la tête.

Katel paraissait aussi contente qu'eux.

«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.

--Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de Hildebrandt.»

Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.

Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue. C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre. Le pavé résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient sans tourner la tête et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur vie que de rouler en chaise de poste.

Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route. Ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor en sautoir, reprit le fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne. Les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout cela courait le long de la route.

Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient de larmes.

«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de quelque chose? Non, mais bientôt, bientôt elle saura tout... Il faut que tout se sache!»

Le gros Hâan fumait gravement et Schoûltz avait posé sa casquette derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux blonds filasse grisonnants où passait la brise.

«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze jours pour m'habituer à ce genre de voiture.

--Ah! ah! ah! criait Schoûltz, je le crois bien; tu n'es pas difficile.»

Fritz rêvait.

«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.

--Pour deux heures, monsieur.»

Alors il pensait:

«Pourvu qu'elle soit là-bas! pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé!»

Cette crainte l'assombrissait. Mais, un instant après, la confiance lui revenait, un flot de sang lui colorait les joues.

«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»

Et tandis que Hâan et Schoûltz se laissaient bercer, qu'ils s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à chaque seconde, regardant en tous sens et trouvant que les chevaux n'allaient pas assez vite.