XII
Ils arrivent, ils dînent; ils raillent les Prussiens; ils sortent bras dessus, bras dessous, dans la tente où l'on danse. Iôsef, le chef d'orchestre, s'élance dans les bras avinés de Kobus; la foule s'étonne de cette intimité du pauvre musicien avec un homme si magnifique.
Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande, inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue.
Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge naissante; un petit corset de velours à bretelles blanches dessinait sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la grand'mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.
Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la main en disant tout bas:
«Sûzel, veux-tu danser avec moi le treieleins?»
Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle était, devint toute rouge:
«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand'mère.
La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien... tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz pour l'avoir vu venir à Bischem, dans le temps, avec son père.
Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire reculer le monde. Hâan et Schoûltz se promenaient encore, à la recherche de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel, sa contre-basse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.
La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle jusqu'au bas de sa petite jupe bleu-clair bordée de velours; ses petits souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant autour de ses bas d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son menton arrondi, son cou flexible et gracieux.
Plus d'une belle fille l'observait d'un oeil sévère, cherchant quelque chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude, suivant la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve; mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs rides et disaient sans se gêner: «Il a bien choisi!»
Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel, mais rien ne lui venait à l'esprit: il était trop heureux.
Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds, noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perçants, laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait ce genre de femmes; c'était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout glorieux de son choix: il se redressait en arrangeant son jabot, et la grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de le conduire.
Au même instant, Schoûltz amenait une petite femme rondelette, du plus beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui sauta brusquement au coude, comme pour l'empêcher de s'échapper.
Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle, comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé le premier tour, que Iôsef s'écria:
«Kobus, y es-tu?»
Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du dix-huitième siècle, il l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa valse par trois coups d'archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d'étrange; la valse des Esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre.
Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements célestes. Et s'animant ensuite, comme le grand maître aux ailes frémissantes, qui laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée, plus de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe des vallons, sa valse commença rapide, folle, étincelante: les Esprits de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille du bourgmestre, Schoûltz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin. Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès marquait la mesure de traits rapides et joyeux comme de cris d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne connaît que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent régner sur la terre!
Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse qui s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré, tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence, souriant, rêvant, la contemplant, puis encore s'élançant avec une nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds effleurent à peine le sol.
Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout en galopant, se balançant et frappant du talon, la contemplait de bas en haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez, tourbillonnait comme une girouette.
Schoûltz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite rousse sous les bras, et tournait, tournait sans interruption avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir; il arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi.
Mais c'étaient Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur, l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mêmes. On les trouvait si beaux, que parfois un murmure d'admiration courait dans la _Madame Hütte_; on aurait dit que tout allait éclater: mais le bonheur d'entendre la valse forçait les gens à se taire. Ce n'est qu'au moment où Hâan, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter deux fois en criant d'une voix retentissante: _You!_ et qu'il retomba d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même instant Schoûltz, levant sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la tête de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un véritable possédé, il se mit à crier: «_You! you! you! you! you! you!_» ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et des cris qui firent trembler la baraque.
Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec satisfaction la valse des Esprits de l'air reprendre le dessus, comme le chant du rossignol après un coup de vent dans les bois.
Alors Schoûltz et Hâan n'en pouvaient plus; la sueur leur coulait le long des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule de sa danseuse, l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.
Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la foule ne leur avaient rien fait: et quand Iôsef, lui-même épuisé, jeta de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrêtèrent juste en face du père Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venait d'entrer dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés.
«Hé! c'est vous, père Christel! s'écria Fritz tout joyeux. Vous le voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.
--C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connaît donc! Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.
--Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée: elle a des ailes!»
Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:
«Mais Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne!
--Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois tours dans la cuisine pour nous amuser.»
Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre anabaptiste s'écria:
«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul?... Ah! ah! ah!»
Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui, sentait comme de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais, se contenant:
«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père Christel; Hâan et Schoûltz sont aussi là-bas; nous allons danser jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au _Mouton-d'Or_.
--Çà, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut que je parte... et je venais justement chercher Sûzel.
--Chercher Sûzel!
--Oui, monsieur Kobus.
--Et pourquoi?
--Parce que l'ouvrage presse à la maison: nous sommes au temps des récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est déjà beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en fais pas de reproche, car il est dit: «Honore ton père et ta mère!» et de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop. Maintenant il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg, vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures. Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes; elle serait inquiète.
Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre anabaptiste les suivait.
«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille, vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne: mais à quoi bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!
--Hé! mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir, s'écria le fermier en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père, monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas laisser les ouvriers seuls... Ma femme fait la cuisine, moi, je conduis la voiture... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une affaire très-sérieuse.»
En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement la tête.
«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»
Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien qu'elle aurait voulu rester.
Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à tout le monde; c'est pourquoi, prenant son parti, tout à coup il s'écria d'un ton assez joyeux:
«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au moins vous prendrez un verre de vin avec nous au _Mouton-d'Or_.
--Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais tout de suite avec Sûzel embrasser la grand'mère, et, dans un quart d'heure, notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.
--Bon, allez!»
Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la _Madame Hütte_.
Hâan et Schoûltz, après avoir reconduit leurs danseuses, étaient montés sur l'estrade: il les rejoignit:
«Tu vas charger Andrès de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre quelques verres de bon vin avec nous.»
Le bohémien ne demandait pas mieux; Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras dessus bras dessous.
À l'auberge du _Mouton-d'Or_, Fritz fit servir un dessert dans la grande salle, alors déserte, et le père Loerich descendit à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit rafraîchir dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière, sur une botte de paille, au milieu des kougelkof et des tartes de toute sorte qu'on rapporte toujours de la fête.
Fritz, voyant Sûzel venir, se dépêcha de casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon comme un pétard, en s'écriant:
«À la plus gentille danseuse du treieleins!»
On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse: c'était comme un coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon coeur et pensait: «Ce bon M. Kobus est un peu gris... il ne faut pas s'en étonner un jour de fête!»
Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:
«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?
--Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel, voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres.--À la santé de ma danseuse!»
Tous les amis frappèrent sur la table en criant: «_Das soll gülden_!»
Et, levant le coude, ils claquèrent de la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtilles.
Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands yeux levés sur Kobus, et disait tout bas:
«Oh! que c'est bon! Ce n'est pas du vin, c'est bien meilleur!»
Elle était rouge comme une framboise, et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise.
«Hum! hum! faisait-il en se rengorgeant, oui, oui, ce n'est pas mauvais.»
Il aurait donné tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois le treieleins.
Comme les idées d'un homme changent en trois mois!