‹ Cours familier de Littérature - Volume 24Chapitre 33 sur 81 · V

V

Il y avait alors, auprès de Paris, une maison d'éducation aristocratique et religieuse, dirigée par madame la comtesse L. G..., que les malheurs de la révolution avait contrainte à cette condition, à la fois humble et noble, de former des enfants à la science et à la vertu. Bernardin de Saint-Pierre, qui l'avait autrefois connue, fréquentait sa maison. Il y jouissait des égards que son âge et la célébrité de l'auteur de _Paul et Virginie_ lui assuraient partout. Il accompagnait souvent ce charmant troupeau d'adolescentes à la campagne, quand madame la comtesse L. G... conduisait ses élèves dans les champs. C'était lui qui, semblable à _Abélard_, dirigeait ses jeunes _Héloïses_ dans leurs lectures et dans leurs études. Un instinct plus doux l'attachait à cette maison; quoique la vieillesse qui s'approchait eût donné de la gravité à ses goûts et imprimé quelques lignes grises aux belles ondes de sa magnifique chevelure, il pouvait plaire encore à l'innocente admiration du premier âge et inspirer naïvement les sentiments qu'il rougissait de ressentir.

Parmi ces jeunes personnes, il y en avait une plus accomplie des dons célestes que toutes ses compagnes. C'était mademoiselle de Pelleport, fille de la marquise de Pelleport, d'une grande maison du midi de la France. Cette famille, tombée dans l'adversité par suite de l'émigration et de quelques désordres de jeunesse de son père, était liée avec la mienne. Ma mère fut assez heureuse pour offrir à madame de Pelleport, tante de celle qui devint madame de Saint-Pierre, des services que l'amitié lui rendait chers et auxquels une liaison d'enfance enlevait toute l'amertume des subsides.

Les hommes et les femmes de cette famille privilégiée étaient doués d'une grâce et d'une séduction, vrai génie des races; le malheur contre-balançait ce don. Celle qui inspira cette passion tardive à M. de Saint-Pierre joignait, dès l'enfance, à ces séductions de la jeunesse et de la beauté, les précoces inspirations de l'enthousiasme et de la vertu. Sa figure était inexprimable au pinceau et à la langue; il aurait fallu, pour la peindre, les yeux, les sens et comme l'âme de l'auteur de _Paul et Virginie_. Le sort, qui lui avait été si contraire jusque-là, lui réservait la plus belle des fleurs de la vie pour la respirer et l'enivrer avant de mourir.

Elle n'avait pas encore dix-huit ans, son innocence révélait dans ses yeux une tendresse qui n'était pas de l'amour, mais une sorte d'admiration enthousiaste pour l'homme qui avait porté _Virginie_ dans son coeur, cette _Virginie_ dont elle se croyait la soeur! Elle ignorait la nature du sentiment qu'elle avait pour lui; était-ce un dieu qui lui apparaissait sur la terre dans une forme qui n'avait point d'âge et dont la chevelure blonde semblait parer l'immortalité? Elle rougissait en le regardant, elle frissonnait à ses paroles; elle n'osait pas s'avouer qu'elle l'aimait; mais il lui inspirait seul un attrait sérieux qu'elle n'avait jusque-là imaginé pour aucun autre. Ce fut cet attrait involontaire qui la révéla à Bernardin. Son coeur, que l'infortune avait gardé pur, et qui était, pour ainsi dire, conservé jeune dans la glace du malheur, avait la pudeur timide de l'âge et ne s'avouait pas ce qu'il éprouvait pour cette enfant. Elle était pour lui l'ombre de _Virginie_, mais _Virginie_ n'était qu'une ombre, et mademoiselle de Pelleport était un idéal qui échauffait ses songes. Il n'osait seulement y penser, mais quand, dans les leçons attentives qu'il lui donnait, il venait à fixer ses regards sur cette taille angélique, sur cette grâce chaste des mouvements, sur ces joues rougissantes, sur ces yeux voilés par de longs cils, sur cette bouche entr'ouverte par le soupir et refermée par la crainte, et quand il entendait l'éclat de cette voix timbrée et sonore, et pourtant tremblante, qui était la principale de ses séductions involontaires, son âme lui échappait et il était prêt à tomber, pour l'adorer, aux genoux de son élève.

Ce fut dans un de ces délires que leurs âmes se rencontrèrent, et qu'ils se turent, ne pouvant plus parler, qu'ils se séparèrent sans pouvoir recouvrer la parole, et qu'ils crurent ne pouvoir plus ni parler ni se taire jamais ainsi.