‹ Cours familier de Littérature - Volume 24Chapitre 34 sur 81 · VI

VI

Le vieillard revint à Paris, s'enferma dans sa solitude et crut devoir réfléchir longtemps sur ce qui se passait en lui. Il ne pouvait se dissimuler qu'il aimait, et le silence, le frisson, la rougeur muette de mademoiselle de Pelleport lui disaient qu'il était aimé. Après quelques jours de recueillement, il prit la résolution honnête, mais sévère, de revenir à la maison de campagne de la comtesse L. G..., et de lui avouer ses sentiments pour son élève. Il lui demanda un entretien confidentiel et lui parla ainsi:

«Je suis vieux; j'ai soixante-trois ans; j'ai deux enfants dans le premier âge; et n'ai, pour toute fortune, qu'une célébrité dont je vis médiocrement. Il est vrai que mon âme est jeune et que mon imagination est malheureusement passée toute fervente dans mon coeur. Je viens vous confesser une de ses fautes et vous demander un conseil que vous seule pouvez me donner.»

Alors il lui avoua tout ce qu'il ressentait pour mademoiselle de Pelleport, en lui cachant prudemment et honnêtement ce qu'il était très-sûr d'avoir inspiré lui-même à cette jeune personne; mais il lui demanda confidentiellement s'il se trompait en la croyant sensible à sa tendresse et si elle répugnerait à son union avec un homme de son âge, dont elle soignerait les enfants comme une mère, et dont elle adoucirait les années avancées comme une chaste épouse? La comtesse n'hésita pas à lui déclarer que mademoiselle de Pelleport était l'âme la plus candide sous le plus bel extérieur qu'elle eût jamais rencontrée, et qu'elle ne doutait pas que l'honneur de se dévouer au premier écrivain de son temps ne fût apprécié par elle bien au-dessus des jeunes gens que sa famille pourrait lui offrir; elle connaissait assez la mère de cette enfant pour ne pas douter qu'une pareille proposition serait agréée, si elle était autorisée à la lui faire. La famille de Pelleport avait perdu toute sa fortune, et regarderait comme la plus belle des fortunes l'union du plus grand philosophe religieux et du plus sensible poëte du siècle.

Au premier mot qu'elle en dit à son élève, mademoiselle de Pelleport s'évanouit d'émotion; elle ne cacha point l'attachement secret que ce beau vieillard lui avait inspiré. L'amour avait remonté à sa source, et Bernardin de Saint-Pierre retrouvait _Virginie_ en elle. Il s'unit avec une généreuse imprudence, et la passion cette fois l'inspira mieux que la sagesse. Il fut le plus aimé et le plus heureux des maris. Ses enfants eurent la plus aimable des mères. Aucun nuage ne troubla les beaux jours qui durèrent autant que leur vie. Ce temps-là, la campagne d'Éragny, près de Paris, fut le théâtre de leur félicité.