II
La ville d'Ispahan, en y comprenant les faubourgs, est une des plus grandes villes du monde, et n'a pas moins de douze lieues, ou vingt-quatre milles de tour. Les Persans disent, pour exalter sa grandeur: _Sefahon nispe gehon_[11], c'est-à-dire, _Ispahan est la moitié du monde_: mot qui fait bien voir qu'ils ne connaissent guère le reste du monde, où il se trouve plus d'une ville de qui cela se pourrait dire avec encore plus de fondement. Plusieurs gens font monter le nombre de ses habitants à onze cent mille âmes. Ceux qui en mettent le moins assurent qu'il y en a six cent mille[12]. Les mémoires qu'on m'avait donnés étaient fort différents sur cela; mais ils étaient assez semblables sur le nombre des édifices, qu'ils faisaient monter à trente-huit mille deux à trois cents; savoir: vingt-neuf mille quatre cent soixante-neuf dans l'enceinte de la ville, et huit mille sept cent quatre-vingts au dehors, tout compris, les palais, les mosquées, les bains, les bazars, les caravansérais et les boutiques; car les boutiques, surtout les grandes et bien fournies, sont au coeur de la ville, séparées des maisons où l'on demeure. Il ne faut pas faire la preuve de ces comptes par nos manières de proportions européennes, en comptant le nombre des maisons par l'étendue du terrain, ni celui du peuple par le nombre des maisons: on s'y méprendrait fort; car les bazars, qui sont des rues couvertes qui traversent la ville d'un bout à l'autre en divers endroits, ne contiennent que des boutiques, lesquelles sont vides durant la nuit, sans que personne y habite, ni y fasse de garde: ce qui change beaucoup les choses. Après tout, je crois Ispahan autant peuplé que Londres, qui est la ville la plus peuplée de l'Europe. On y trouve toujours une telle foule dans les bazars, que les gens qui vont à cheval font marcher devant eux des valets de pied pour fendre la presse et se faire faire passage, parce qu'en cent endroits on y est les uns sur les autres. Il est vrai que ce n'est qu'en ces lieux-là qu'il se trouve une si grande affluence de peuple, et qu'on va fort à l'aise dans les autres endroits de la ville. Cependant, si l'on fait réflexion sur deux choses singulières, l'une que les femmes, en Perse, hors celles des pauvres gens, sont recluses et ne sortent que pour affaires, on trouvera que cette ville doit être effectivement des plus peuplées.
[Note 11: _Sefâhâun nispé 'djihâun_. _Nisp_ est la corruption persane du mot arabe _nessf_, moitié. (L-s.)]
[Note 12: M. Olivier n'en compte que 50,000; mais des renseignements très-positifs m'autorisent à croire qu'aujourd'hui cette ville contient encore près de 200,000 âmes. (L-s.)]
Elle est bâtie le long du fleuve de Zenderoud, sur lequel il y a trois beaux ponts, dont je ferai la description ci-dessous: l'un qui répond au milieu de la ville, et les deux autres aux deux bouts, à droite et à gauche. Ce fleuve de Zenderoud (_Zendéh-roùd_) prend sa source dans les montagnes de Jayabat, à trois journées de la ville, du côté du nord, et c'est un petit fleuve de soi-même; mais Abas le Grand y a fait entrer un autre fleuve beaucoup plus gros, en perçant, avec une dépense incroyable, des montagnes qui sont à trente lieues d'Ispahan, qu'on prétend être les monts Acrocerontes[13], de manière que le fleuve de Zenderoud est aussi gros à Ispahan, durant le printemps, que la Seine l'est à Paris durant l'hiver; mais c'est au printemps seulement que cela arrive, parce qu'alors ce fleuve grossit par les neiges qui fondent, au lieu que dans les saisons suivantes, on le saigne de toutes parts pour lui faire arroser par des rigoles les jardins et les terres. Ce fleuve se jette sous terre entre Ispahan et la ville de Kirman, où il reparaît, et d'où il va se rendre dans la mer des Indes[14]. L'eau en est fort légère et fort douce partout, et cependant on ne se donne pas la peine à Ispahan d'en aller quérir, quoique tout le monde, généralement parlant, ne boive que de l'eau pure, parce que chacun boit l'eau de son puits, qui est également douce et légère; assurément, on n'en saurait boire nulle part de plus excellente.
[Note 13: Chardin a sans doute voulu écrire Acroceraunii; car aucun géographe ancien ne parle des monts Acrocerontes. Quant aux monts Acroceraunii, ils étaient situés en Epire; mais Paul Orose donne aussi ce nom à des montagnes qui séparent l'Arménie de l'Ibérie. _Historiar._ lib. I, cap. II, pag. 19, ex edit. Havercamp. (L-s.)]
[Note 14: «Le Zendéh-roûd d'Issfahàn (certains manuscrits portent _Zâyendéh-roùd_) coule de la montagne Zerdéh (jaune), et autres montagnes du grand Lor, sur les confins de Djouycerd; il traverse le canton de Roùd-Bàr, dans le Loristàn; il arrose Feyroùzan et Issfahàn, et finit sous le terrain de Kâoù Khâny, dans le canton de Roùyd Chétyn. Son cours est de 70 (ou 80) farsangs. Ce fleuve a cela de particulier, que, lorsque l'on l'arrête tout entier dans un endroit, il s'en échappe encore assez d'eau par la filtration pour former un grand fleuve. Voilà pourquoi on le nomme _Zendéh_ ou _Zdyendéh_ (vivace) et, comme dans le temps des semailles, on emploie tellement toute son eau qu'il ne s'en perd pas une goutte, cette précieuse destination lui a valu le surnom de _Zéryn roùd_ (rivière d'or).
«Le _Mêçâlik êl Mêmâlik_ (routes des royaumes), et l'_A'djaïb-al-Makhloùqât_ (merveilles de la création), nous apprennent qu'à la distance de 60 farsangs de Gâoù-Khâny, ce fleuve reparaît dans le Kermàn et va se jeter dans la mer Orientale (peut-être la mer des Indes). On dit que l'on fit autrefois un paquet de joncs facile à reconnaître, et qu'on le jeta dans l'eau à Gâoù-Khâny: il reparut dans le Kermàn. Cette petite expérience prouve que de Gâoù-Khâny, jusqu'au Kermàn, le sol est extrêmement escarpé et hérissé de montagnes, et surtout beaucoup plus élevé qu'à Gâoù-Khâny; de manière que l'eau passe sous la terre, plutôt que de se frayer un passage dessus. Du Kermàn à la mer Orientale, la distance est considérable, et toute cette étendue de pays est occupée par différents États. S'il en est ainsi, l'eau disparaît dans cette même étendue. C'est ce qu'on lit dans l'ouvrage intitulé: _Ouâq'à Mérïy_. Or, dans les années de sécheresse, où le pays de Gâoù-Khâny n'est pas arrosé, le passage ou l'expérience dont nous avons parlé ne peut pas avoir lieu.» _Nozahat âl qoloùb_, manuscrit persan de la Bibliothèque impériale, n. 127, pag. 286 et 287, et n. 139, pag. 747, 748. (L-s.)]
Le fleuve qu'on a fait entrer dans celui de Zenderoud s'appelle _Mamhoud Kèr_[15]. Les montagnes dont il sort sont de roche vive, assez égales et assez unies, entr'ouvertes çà et là par des ventouses ou soupiraux pour donner passage aux vents, comme l'on en voit aux murs des bastions en quelques pays. L'eau, en plusieurs endroits, coule au travers des montagnes, entre autres, l'on voit une ouverture de la grosseur de quatre tonneaux en rond, par où elle sort comme par un tuyau, tombant dans un grand bassin, et très-profond, fait dans le roc, soit par la chute de l'eau même, soit par artifice, d'où elle se répand dans la plaine, et se rend dans le lieu qui la conduit à celui de Zenderoud. En montant au-dessus de la montagne, à l'endroit de cette grande ouverture, on voit, par un soupirail qu'a formé la nature, l'eau dans le sein de la montagne, semblable à un lac dormant, qui n'a point de fond: car en jetant des pierres dedans, on entend le retentissement du son répercuté dans les concavités avec un fort grand bruit. L'eau en fait aussi un fort grand en tombant le long du rocher, pour se rendre dans son canal; et c'est d'où est venu le nom de ce fleuve, qui signifie _Mahmoud le Sourd_, parce qu'on ne s'entend pas auprès de cette sortie et chute d'eau. On tient que ce n'est pas eau de source, mais eau de neige, qui en fondant distille à travers les rochers dans ce lac enfermé; et on le juge ainsi, parce qu'en mettant de cette eau sur la langue, on y trouve de l'acrimonie et que l'on n'en est pas désaltéré quand on en boit; mais elle perd cette qualité en se mêlant dans le fleuve de Zenderoud.
[Note 15: _Mohhmoùd Ker_, Mahmoud le Sourd.]
Avant d'entrer dans ce détail, il faut que je donne un avis que je crois nécessaire, pour empêcher de juger peu équitablement de cette description, sur ce que tout y est particularisé et mis en détail, au-dessus de ce qui semble qu'un voyageur ait pu la faire. Je ne dirai pas pour cet effet que, durant dix ans, j'ai passé la plupart du temps à Ispahan, et qu'il n'y avait guère de maison considérable où je n'eusse quelque habitude, soit parce que je parlais bien la langue, soit par le moyen de mon commerce, qui me donnait l'accès libre chez les grands, de même que je l'avais à la cour, en qualité de marchand du roi. Mais voici la manière dont je suis parvenu à la connaissance de tout ce détail. Je contractai, à Ispahan, l'an 1666, une amitié particulière avec le chef du commerce des Hollandais, qui était un très-savant homme, nommé _Herbert de Jager_. Il me suffira de dire, pour donner une idée de son mérite, que Golius, ce fameux professeur des langues orientales, le jugeait le plus digne de tous ses disciples de remplir sa chaire et de lui succéder. Une passion commune de connaître la Perse et d'en faire de plus exactes et plus amples relations qu'on n'avait encore faites nous lia d'abord d'amitié, et nous convînmes, l'année suivante, de faire aussi, à frais et à soins communs, une description de la ville capitale, où rien ne fût omis de ce qui serait digne d'être su. Nous commençâmes par faire travailler sur notre projet deux _molla_ (on appelle ainsi les prêtres et docteurs mahométans), et à intéresser tous nos amis dans notre dessein. Ces _molla_ nous écrivaient le nom des quartiers, des rues, des églises, des bâtiments publics, des palais et principaux édifices, avec le nom et les emplois de ceux qui les avaient construits, et qui y demeuraient, les antiquités et les fondations, la police des tribunaux, l'ordre qu'on tient dans les registres et dans les comptes de l'État. Nous mettions, jour par jour, les rôles en latin pour nous les communiquer; et quand nous vîmes nos docteurs épuisés, nous nous mîmes à examiner leurs mémoires sur les lieux, et à en composer une relation, chacun en particulier. Nous allâmes ensuite courir les dehors de la ville, dix lieues à la ronde. La fin de l'automne ayant prévenu celle de notre ouvrage, nous ne pûmes nous le communiquer achevé, parce que nous fûmes obligés de nous séparer; mais nous le fîmes deux ans après. La relation de mon illustre ami était de quatorze mains de papier, et cependant elle était abrégée en tant d'endroits, que c'était une pièce informe. Enfin, l'an 1676, me trouvant de loisir à Ispahan, je réduisis cette longue relation à une juste mesure, après l'avoir revue sur les lieux; et la voici presque au même état où je la mis dès lors.