VIII
Mais le sonnet n'est qu'un soupir, court et fugitif comme lui; c'est vrai, cependant il résume une passion en un mot, et ce mot est immortel. Quel poëte mettez-vous au-dessus de Pétrarque; il n'a fait que des sonnets et des canzoni. Les canzoni (odes) sont mortes, le sonnet vit et a donné la vie à Laure. Les _Selve d'amor_ de Laurent sont un poëme plus long. Un autre poëme de lui, intitulé _Umbra_, du nom d'un ruisseau qui coule encore auprès de sa maison de campagne de Poggio à Cajano, lui fournit un autre genre de succès. C'est le poëme de toutes ses amitiés; Politien y tient le premier rang. Cela ressemble à Horace à Tibur ou dans son voyage en Campanie, doux, gai, varié comme le délassement de ce maître.
Mais, à mesure qu'il mûrissait, son génie devenait plus grave. Il remontait à Platon et à Dieu.
«Ranime, ô mon esprit, tes facultés endormies; chasse de tes yeux ce sommeil perfide qui leur dérobe la vérité; réveille-toi enfin, et reconnais combien est vaine, inutile et trompeuse toute action qui n'est pas dirigée par une raison supérieure à nos désirs. Ah! pense au faux éclat dont nous éblouissent les honneurs, les richesses et les plaisirs qu'on croit les plus propres à nous rendre heureux. Pense à la dignité de ton intelligence, qui ne t'a pas été donnée pour l'employer à la poursuite d'un bien mortel et périssable, mais au moyen de laquelle le ciel même peut devenir l'objet de ton ambition. Tu connais par expérience le prix de ce que le vulgaire appelle des biens; biens aussi éloignés du véritable bonheur, que l'orient l'est de l'occident. Ces attraits de la beauté qu'Amour présentait à tes yeux, et qui te séduisirent dès tes plus jeunes ans, t'ont privé de toute la paix et de tout le bonheur dont tu devais jouir. Plaisir léger, volage, fugitif, qu'accompagnent mille tourments, à travers l'éclat trompeur dont tu nous éblouis, tu caches des maux cruels, et ta riche et brillante parure couvre des monstres hideux. Oh! de quel bonheur nous jouirions si la raison, qui doit régler toutes nos actions, avait eu sur nous plus d'empire! Si l'emploi de tant de temps, de génie, d'artifices, avait eu un plus juste et plus digne objet, dans quel calme heureux et consolant tu verrais aujourd'hui s'écouler ta vie! Hélas! si tu avais su t'aimer davantage toi-même, peut-être qu'aujourd'hui tu distinguerais mieux ce qu'il y a de bon et de mauvais parmi les objets qui flattent tes désirs et tes espérances. Tu as consumé sans fruit le printemps de ton âge, et peut-être en sera-t-il ainsi du reste de ta vie, jusqu'à la dernière soirée de ton hiver. Une illusion perfide te persuadera, sous mille faux prétextes, que c'est à la fragilité de ton coeur que tu dois attribuer ce malheur.--Ah! brise enfin ces chaînes honteuses; arrache tes bras de ces liens funestes dont les a chargés une beauté trompeuse. Bannis de ton coeur la vaine espérance; que la partie plus noble et plus calme reprenne son empire sur tes sens; armée d'une force irrésistible et d'une prudence plus grande, qu'elle soumette à ses lois tout désir contraire à sa volonté, et que ton funeste ennemi, désormais terrassé, n'ose plus dresser contre toi sa tête venimeuse.»
C'est ainsi qu'il méditait en vers longtemps avant l'époque des _Méditations_.
Il passa de là aux harmonies sacrées où Dieu remplit tout, et me montra à moi-même la vraie route et le vrai but de toute poésie.
Politien, son ami et le précepteur de ses fils, composa alors le poëme d'_Orphée_. Laurent, aussi soigneux de sa popularité que de son génie, usa de la liberté du carnaval pour composer des poésies dansantes dont les belles filles des campagnes de Florence venaient le remercier avec des guirlandes de fleurs en main devant son palais. Toutes les classes lui devaient des loisirs et des joies; la patrie toscane adorait son souverain dans son poëte; ce David de l'Arno dansait lui-même dans ces fêtes populaires.
Le plus autorisé des critiques de la langue et de la littérature italiennes, le célèbre Guicciardini en parle en ces termes:
«Mais dans cette décadence des lettres, après Dante, Pétrarque, il s'éleva un homme qui les préserva d'une ruine absolue et sembla l'arracher du précipice prêt à l'engloutir: c'était Laurent de Médicis, dans les talents duquel elle trouva l'appui qui lui était devenu si nécessaire. Jeune encore, il fit briller, au milieu des ténèbres de la barbarie qui s'étaient étendues sur toute l'Italie, une simplicité de style, une pureté de langage, une versification heureuse et facile, un goût dans le choix des ornements, une abondance de sentiments et d'idées, qui firent encore une fois revivre la douceur et les grâces de Pétrarque.»
Si l'on ajoute à ces témoignages respectables les considérations suivantes, que les deux grands écrivains dont on prétend établir la supériorité sur Laurent de Médicis employèrent principalement leurs talents dans un seul genre de composition, tandis qu'il exerça les siens dans une foule de genres différents; que, dans le cours d'une longue vie consacrée aux lettres, ils eurent le loisir de corriger, de polir, de perfectionner leurs ouvrages, de manière à les mettre en état de supporter la critique la plus minutieuse, tandis que ceux de Laurent, presque tous composés à la hâte, et, pour ainsi dire, impromptu, n'eurent quelquefois pas l'avantage d'un second examen, on sera forcé de reconnaître que l'infériorité de sa réputation comme poëte ne doit pas être attribuée à la médiocrité de son génie, mais aux distractions de sa vie publique.
Jusqu'au grand Frédéric II, en effet, l'Europe moderne n'avait pas vu dans un même homme une telle association de génies divers: l'universalité était la seule vocation de Laurent, grand commerçant, grand politique, grand poëte.