‹ Cours familier de Littérature - Volume 25Chapitre 42 sur 102 · IX

IX

Il mania, avec sa loyauté et son habileté honnête, le timon de la république entre Naples, Venise, Rome, pendant quelques années. Celui-là même qui avait obtenu de Mahomet II le renvoi d'un premier assassin, Bandini, de Constantinople à Florence, conspira contre lui et fut exécuté. C'était Faccibaldi. Mais il finit par rétablir une troisième fois la concorde de la paix en Italie.

Les affaires intérieures appelaient aussi sa prudence. La démocratie de Florence, gouvernée par les corps de métiers et surtout par les _ouvriers de la laine_, ne l'inquiétait pas au dedans, mais l'inquiétait pour le gouvernement extérieur, qui demande plus de suite que la multitude n'en met dans ses passions. Il y remédia en créant un sénat, corps aristocratique plus empreint de l'intelligence du gouvernement. Sa police était douce, mais attentive. Voici ce qu'en dit un historien contemporain:

«On n'entend parler ici, dit-il, ni de vols, ni de désordres nocturnes, ni d'assassinats; de jour et de nuit, tout individu peut vaquer à ses affaires avec la plus parfaite sécurité: on n'y connaît ni espions ni délateurs: on ne souffre point que l'accusation d'un seul trouble la tranquillité générale; car c'est une des maximes de Laurent, qu'il vaut mieux se fier à tous qu'à un petit nombre.»

Son influence diplomatique en faisait le juge de paix de l'Europe. Le roi de France, l'empereur, la reine d'Angleterre, le roi de Portugal, celui de Hongrie, le sultan lui-même le comblaient d'égards et de présents. Guicciardini décrit ainsi son règne:

«Depuis dix siècles entiers, l'Italie n'avait pas éprouvé un seul moment de prospérité égale à celle dont elle jouit à cette époque. Alors on vit la culture la plus active étendre ses bienfaits sur cette belle et fertile contrée: non-seulement ses plaines riantes et ses fécondes vallées furent couvertes de fruits, mais même le sol stérile et ingrat des montagnes fut forcé de payer un tribut à l'industrie du cultivateur; et, sans reconnaître d'autre autorité que celle de sa noblesse et de ses chefs naturels, l'Italie était heureuse à la fois par le nombre et la richesse de ses habitants, par la magnificence de ses princes, par la grandeur et l'éclat imposant de plusieurs de ses cités... Abondante en hommes distingués par leur mérite dans l'administration des affaires publiques, illustres dans les arts et dans les sciences; elle jouissait au plus haut degré de l'estime et de l'admiration des nations étrangères. Plusieurs causes concoururent à maintenir cette prospérité extraordinaire, que diverses circonstances favorables avaient produite; mais on s'accorde généralement à l'attribuer en grande partie au génie actif et aux vertus de Laurent de Médicis. Ce citoyen s'élève tellement au-dessus de la médiocrité d'une condition privée, qu'il parvint à régler par ses conseils les affaires de la république de Florence, plus considérable alors par sa situation, par le génie de ses habitants et par la promptitude de ses ressources que par l'étendue de son territoire. Jouissant de la confiance la plus entière du pontife de Rome, Innocent VIII, il rendit son nom illustre, et lui donna la plus grande influence dans les affaires de l'Italie; mais, convaincu d'ailleurs que l'agrandissement de l'un quelconque des États qui avoisinaient la république ne pouvait que devenir funeste à lui-même et à sa patrie, il employa tous ses efforts à maintenir entre les puissances de l'Italie un équilibre si parfait, que la balance ne pût pencher en faveur d'aucune d'elles en particulier: ce qui ne pouvait se faire qu'en s'appliquant à conserver la paix entre elles, et en portant la plus scrupuleuse attention sur tous les événements, les moins importants en apparence.»

On ne peut s'empêcher de regretter que ces jours de prospérité aient été de si courte durée. Semblable à ces moments de calme qui précèdent les ravages de la tempête, à peine on avait commencé à en goûter les douceurs, qu'elles s'évanouirent sans retour, l'édifice de la félicité publique, élevé par les travaux de Laurent et conservé par ses soins assidus, ne demeura ferme et entier que pendant le peu de temps qu'il vécut encore; mais, à sa mort, on le vit s'abîmer comme ces palais enchantés que créa l'art de la magie, et il entraîna pour un temps dans sa ruine les descendants mêmes de son fondateur.

Il ne manqua à ce règne que la durée.