‹ Cours familier de Littérature - Volume 25Chapitre 96 sur 102 · XXVI

XXVI

Après l'_Étourdi_, les _Fâcheux_, l'_École des maris_, Molière écrivit son premier chef-d'oeuvre, l'_École des femmes_. Nous ne l'analyserons pas, tout le monde la connaît, nous nous bornerons à citer pour tout commentaire les passages les plus saillants de ce langage poétique où il commençait à exceller.

Arnolphe est un vieillard amoureux d'une jeune fille tout ignorante et toute naïve qu'il a retirée dans sa maison, sous la garde de deux domestiques très-simples, l'un nommé Alain, l'autre Georgette, et qu'il désire épouser. Après quelques conversations avec Alain et Georgette, auxquels il confie son dessein, il cause enfin avec Agnès:

ARNOLPHE.

Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée?

AGNÈS.

Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée.

ARNOLPHE.

Ah! vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.

AGNÈS.

Vous me ferez plaisir.

ARNOLPHE.

Je le puis bien penser. Que faites-vous donc là?

AGNÈS.

Je me fais des cornettes. Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites.

ARNOLPHE.

Ah! voilà qui va bien; allez, montez là-haut. Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt, Et je vous parlerai d'affaires importantes.

Agnès sort, Arnolphe reste seul et, dans le transport de sa satisfaction, il devient lyrique et s'écrie:

Héroïnes du temps, mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments, Je défie à la fois tous vos vers, vos romans, Vos lettres, billets doux, toute votre science, De valoir cette honnête et pudique ignorance. Ce n'est pas par le bien qu'il faut être ébloui, Et pourvu que l'honneur soit...

Ici il est interrompu par le jeune Horace, fils d'un de ses voisins, qui lui fait la confidence de l'amour qu'il éprouve pour une jeune beauté qui loge dans la maison d'où sort Arnolphe. Horace lui raconte les tendres regards d'Agnès du haut du balcon. «Quant à l'homme qui entretient Agnès dans cette maison, ajoute-t-il, on m'en a parlé comme d'un ridicule, ne le connaissez-vous pas?»

ARNOLPHE, à part.

La fâcheuse pilule!

HORACE.

Eh! vous ne dites mot?

ARNOLPHE.

Eh! oui, je le connoi.

HORACE.

C'est un fou, n'est-ce pas?

ARNOLPHE.

Eh!...

HORACE.

Qu'en dites-vous, quoi? Eh! c'est-à-dire oui? jaloux à faire rire? Sot, je vois qu'il en est ce que l'on a pu dire. Enfin, l'aimable Agnès a su m'assujettir, C'est un joli bijou, pour ne vous point mentir, Et ce serait péché qu'une beauté si rare Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre.

· · ·

ARNOLPHE, à Agnès.

(Mettant le doigt sur son front.)

Là, regardez-moi là, durant cet entretien; Et, jusqu'au moindre mot, imprimez-le-vous bien. Je vous épouse, Agnès; et, cent fois la journée, Vous devez bénir l'heur[22] de votre destinée, Contempler la bassesse où vous avez été, Et dans le même temps admirer ma bonté, Qui, de ce vil état de pauvre villageoise, Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise, Et jouir de la couche et des embrassements D'un homme qui fuyait tous ces engagements, Et dont à vingt partis, fort capables de plaire, Le coeur a refusé l'honneur qu'il veut vous faire. Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux Le peu que vous étiez sans ce noeud glorieux, Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise À mériter l'état où je vous aurai mise, À toujours vous connaître, et faire qu'à jamai Je puisse me louer de l'acte que je fais[23]. Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage: À d'austères devoirs le rang de femme engage; Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps. Votre sexe n'est là que pour la dépendance: Du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu'on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité: L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne; L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne; Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, Montre d'obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant à son père, À son supérieur le moindre petit frère, N'approche point encor de la docilité, Et de l'obéissance, et de l'humilité, Et du profond respect où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître[24]. Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux, Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, Et de n'oser jamais le regarder en face, Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce. C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui; Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui. Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines Dont par toute la ville on vante les fredaines, Et de vous laisser prendre aux assauts du malin, C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin. Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne, C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne; Que cet honneur est tendre et se blesse de peu; Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu; Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes[25]. Ce que je vous dis là ne sont point des chansons; Et vous devez du coeur dévorer ces leçons. Si votre âme les suit, et fuit d'être coquette, Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette; Mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond, Elle deviendra lors noire comme un charbon; Vous paraîtrez à tous un objet effroyable, Et vous irez un jour, vrai partage du diable, Bouillir dans les enfers à toute éternité, Dont veuille vous garder la céleste bonté! Faites la révérence. Ainsi qu'une novice Par coeur dans le couvent doit savoir son office, Entrant au mariage il en faut faire autant; Et voici dans ma poche un écrit important Qui vous enseignera l'office de la femme. J'en ignore l'auteur: mais c'est quelque bonne âme; Et je veux que ce soit votre unique entretien.

[Note 22: _Heur_ pour _bonheur_. «_Heur_, dit la Bruyère, se plaçait où _bonheur_ ne pouvait entrer; il a fait _heureux_, qui est si français, et il a cessé de l'être. Si quelques poëtes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la contrainte de la mesure.» Molière est, je crois, le dernier qui ait fait usage de ce mot, que son exemple et les regrets de la Bruyère n'ont pu nous conserver.]

[Note 23: Arnolphe, en humiliant Agnès par la dureté de ce discours, oublie qu'Horace la charmait tout à l'heure en lui disant _les mots les plus gentils du monde_. C'est ainsi que l'auteur prépare d'une manière admirable la scène iv du cinquième acte, dans laquelle la jeune fille déclarera naïvement qu'elle a été frappée de ce contraste. Arnolphe paraîtra d'autant plus ridicule alors, que son caractère aura été mieux établi ici. Le comique de ce rôle ne résulte pas, comme les commentateurs l'ont cru, de l'amour et de l'âge d'Arnolphe. Jamais l'amour seul n'a pu rendre ridicule un homme de quarante-deux ans, et c'est l'âge d'Arnolphe. Cette observation est si juste, que Molière nous a montré, dans l'Ariste de l'_École des maris_, un personnage beaucoup plus âgé, et cependant aimé de Léonor, qui lui dit, dans une effusion de tendresse:

Si vous voulez satisfaire mes voeux, Un saint noeud dès demain nous unira tous deux.

tandis que Sganarelle, trompé par Isabelle, est un personnage fort ridicule, quoique âgé de vingt ans de moins qu'Ariste. Le comique du rôle d'Arnolphe ne résulte donc ni de son amour ni de son âge; il naît tout naturellement du faux système qui l'égare et qui le fait agir sans cesse contre ses plus chers intérêts. Préoccupé des précautions qu'il a prises, il croit, sans examen, qu'Agnès est aussi stupide qu'il le souhaite, et tous ses discours tendent à entretenir cette stupidité. C'est ainsi qu'en humiliant l'esprit de celle qu'il aime, en opprimant son coeur sous le poids d'une triste reconnaissance, il marche directement contre le but qu'il se propose. Il songe à inspirer de la crainte, du respect; il oublie d'inspirer de l'amour; il veut intimider l'esprit et ne sait pas gagner le coeur. En un mot, l'opposition qui existe entre son véritable intérêt et l'intérêt de calcul et de système fait tout le brillant, tout le comique de ce rôle plein de verve et d'énergie. On sait que Lekain disait que le rôle d'Arnolphe devait lui appartenir.]

[Note 24: Tout ce discours est supérieurement écrit. Ceux qui ont dit que les vers de Molière étaient inférieurs à sa prose ne se sont pas montrés justes appréciateurs de son génie. À commencer du _Cocu imaginaire_, ses vers peuvent être regardés comme un modèle de style comique. On a dit encore que Boileau préférait la prose de Molière à ses vers, et l'on a oublié qu'il l'a loué comme grand poëte dans la satire qu'il lui a adressée.]

[Note 25: Molière a pris la peine de répondre lui-même, dans la _Critique de l'École des femmes_, à ceux qui l'accusaient de tourner, dans ce discours, la religion en ridicule. «Pour le discours moral, dit-il, que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots, qui l'ont ouï, n'ont pas trouvé qu'il choquât ce que vous dites, et sans doute que les paroles d'enfer et de chaudières bouillantes sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle à qui il parle.»]

(Il se lève.)

Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien[26].

[Note 26: En écoutant ce discours, on rit également et de l'abus qu'Arnolphe fait de son esprit et du peu d'effet qu'il produit. Dans ces deux scènes, Agnès ne prononce pas un mot: elle écoute, elle obéit; mais elle ne se laisse pas persuader.]

Ces vers ne sont-ils pas aussi parfaits que plaisants. N'est-ce pas le rhythme de la déclaration d'amour à Zaïre? _Je vous aime, Zaïre!_ et la gravité du sentiment éclate de même dans la solennité des formes. Mais Arnolphe a beau dire et beau faire, il est constamment dupe de son âge et de la naïveté de sa pupille. Elle finit par s'évader avec Horace. Mais Enrique, le père d'Agnès, se découvre et lui fait épouser Horace. Arnolphe se retire en gémissant, et le drame finit par le mariage.