XXVII
Le _Misanthrope_, plus beau encore, mais moins gai, entre de plein saut dans son sujet par un dialogue avec son ami Philinte:
PHILINTE.
Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
ALCESTE.
Laissez-moi, je vous prie.
PHILINTE.
Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie...
ALCESTE.
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.
PHILINTE.
Mais on entend les gens au moins, sans se fâcher.
ALCESTE.
Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.
PHILINTE.
Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre; Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...
ALCESTE, se levant brusquement.
Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers. J'ai fait jusques ici profession de l'être; Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître, Je vous déclare net que je ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des coeurs corrompus.
PHILINTE.
Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?
ALCESTE.
Allez, vous devriez mourir de pure honte; Une telle action ne saurait s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses; De protestations, d'offres et de serments Vous chargez la fureur de vos embrassements; Et quand je vous demande, après, quel est cet homme, À peine pouvez-vous dire comme il se nomme; Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent. Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme; Et si, par un malheur, j'en avais fait autant, Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.
PHILINTE.
Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable; Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.
ALCESTE.
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce!
PHILINTE.
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse?
ALCESTE.
Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur.
PHILINTE.
Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut bien le payer de la même monnoie, Répondre comme on peut à ses empressements, Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.
ALCESTE.
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant? Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située Qui veuille d'une estime ainsi prostituée; Et la plus glorieuse a des régals peu chers, Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers. Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens; Je refuse d'un coeur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence; Je veux qu'on me distingue; et, pour le trancher net, L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.[27]
[Note 27: «Molière s'est peint lui-même dans le Misanthrope, vertueux, mais peu aimé, à cause de son manque de complaisance pour les faiblesses des autres; il a également représenté Chapelle sous le nom de Philinte, qui, étant d'une humeur plus liante, voit les défauts d'un chacun sans s'irriter.» Cette assertion est appuyée par une multitude de faits que nous recueillerons dans la suite de notre commentaire. On sait que Molière travaillait toujours d'après nature, et que la facilité de Chapelle, qui était son ami d'enfance, le désolait. Il lui disait souvent: «Vous êtes tout aimable, mais vous prodiguez vos agréments à tout le monde, et vos amis ne vous ont plus d'obligation lorsque vous leur donnez ce que vous sacrifiez au premier venu.» La véhémente sortie d'Alceste nous représente donc ici au naturel une des discussions de Chapelle et de Molière.]
PHILINTE.
Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques dehors civils que l'usage demande.
ALCESTE.
Non, vous dis-je; on devrait châtier sans pitié Ce commerce honteux de semblants d'amitié. Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre coeur dans nos discours se montre, Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments.
PHILINTE.
Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendrait ridicule, et serait peu permise; Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher ce qu'on a dans le coeur. Serait-il à propos, et de la bienséance, De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense? Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?
ALCESTE.
Oui.
PHILINTE.
Quoi! vous iriez dire à la vieille Émilie Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?
ALCESTE.
Sans doute.
PHILINTE.
À Dorilas, qu'il est trop importun, Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse À conter sa bravoure et l'éclat de sa race?
ALCESTE.
Fort bien.
PHILINTE.
Vous vous moquez.
ALCESTE.
Je ne me moque point, Et je vais n'épargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile; J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font; Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie; Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.
PHILINTE.
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage. Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, Les deux frères que peint l'_École des maris_, Dont...
ALCESTE.
Mon Dieu! laissons là vos comparaisons fades.
PHILINTE.
Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades. Le monde par vos soins ne se changera pas: Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas, Je vous dirai tout franc que cette maladie, Partout où vous allez, donne la comédie; Et qu'un si grand courroux contre les moeurs du temps Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.
ALCESTE.
Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est ce que je demande Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande. Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux.
PHILINTE.
Vous voulez un grand mal à la nature humaine.
ALCESTE.
Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.
PHILINTE.
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, Seront enveloppés dans cette aversion? Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...
ALCESTE.
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes: Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants, Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès. Au travers de son masque on voit à plein le traître; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; Et ses roulements d'yeux et son ton radouci N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, Et que par eux son sort, de splendeur revêtu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu; Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne Son misérable honneur ne voit pour lui personne: Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bienvenue; On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue; Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer, Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. Têtebleu! ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.
PHILINTE.
Mon Dieu! des moeurs du temps mettons-nous moins en peine Et faisons un peu grâce à la nature humaine; Ne l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut parmi le monde une vertu traitable; À force de sagesse, on peut être blâmable; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété. Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages; Elle veut aux mortels trop de perfection: Il faut fléchir au temps sans obstination; Et c'est une folie à nulle autre seconde, De vouloir se mêler de corriger le monde. J'observe, comme vous, cent choses tous les jours, Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours; Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître, En courroux, comme vous, on ne me voit point être; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont; J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
ALCESTE.
Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien, Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice, Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?
PHILINTE.
Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature; Et mon esprit, enfin, n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
ALCESTE.
Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler, Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler, Tant ce raisonnement est plein d'impertinence!
PHILINTE.
Ma foi, vous ferez bien de garder le silence. Contre votre partie éclatez un peu moins, Et donnez au procès une part de vos soins.
ALCESTE.
Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.
PHILINTE.
Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?
ALCESTE.
Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'équité.
PHILINTE.
Aucun juge par vous ne sera visité?
ALCESTE.
Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?
PHILINTE.
J'en demeure d'accord: mais la brigue est fâcheuse, Et...
ALCESTE.
Non. J'ai résolu de n'en pas faire un pas. J'ai tort, ou j'ai raison.
PHILINTE.
Ne vous y fiez pas.
ALCESTE.
Je ne remuerai point.
PHILINTE.
Votre partie est forte, Et peut, par sa cabale, entraîner...
ALCESTE.
Il n'importe.
PHILINTE.
Vous vous tromperez.
ALCESTE.
Soit. J'en veux voir le succès.
PHILINTE.
Mais...
ALCESTE.
J'aurai le plaisir de perdre mon procès.
PHILINTE.
Mais enfin...
ALCESTE.
Je verrai dans cette plaiderie Si les hommes auront assez d'effronterie, Seront assez méchants, scélérats et pervers, Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.
PHILINTE.
Quel homme!
ALCESTE.
Je voudrais, m'en coûtât-il grand'chose, Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.
PHILINTE.
On se rirait de vous, Alceste, tout de bon, Si l'on vous entendait parler de la façon.
ALCESTE.
Tant pis pour qui rirait.
PHILINTE.
Mais cette rectitude Que vous voulez en tout avec exactitude, Cette pleine droiture où vous vous renfermez, La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez? Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble, Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous avez pris chez lui ce qui charme vos yeux; Et ce qui me surprend encore davantage, C'est cet étrange choix où votre coeur s'engage. La sincère Éliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un oeil fort doux; Cependant à leurs voeux votre âme se refuse, Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semblent si fort donner dans les moeurs d'à présent. D'où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle? Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?
ALCESTE.
Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve; Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir, comme à les condamner. Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon faible; elle a l'air de me plaire: J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer: Sa grâce est la plus forte; et, sans doute, ma flamme De ces vices du temps pourra purger son âme.
A-t-on jamais écrit de prose plus vive en vers si parfaits?
Au deuxième acte, Alceste reconduit en la maudissant Célimène, qu'il trouve trop coquette et qu'il ne peut s'empêcher d'adorer. «On croit, dit Aimé Martin, entendre Molière lui-même, parlant à Chapelle de sa propre femme: «Si vous saviez ce qu'elle me fait souffrir, vous auriez pitié de moi. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon coeur. Mon idée en est si fort occupée, que je ne sais rien en son absence qui m'en puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on ne saurait dire m'ôtent l'usage de la réflexion. Je n'ai plus d'yeux pour ses défauts, il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aimable. N'est-ce pas là le dernier point de la folie? et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne serve qu'à me faire connaître ma faiblesse sans pouvoir en triompher?» Ce délicieux passage est l'expression de l'amour le plus tendre, et nous en verrons tous les traits se développer successivement dans le coeur du Misanthrope.
«Nous désirions de voir Alceste aux prises avec Célimène; nous étions impatients d'assister à cette lutte d'un amour impétueux qui ne souffre ni détours ni délais, et d'une froide coquetterie qui ne craint rien tant que d'être forcée dans ses retranchements. La scène a répondu à notre attente; elle a été tout ce qu'elle devait être entre un homme déchaîné contre les vices du siècle, qui a le malheur de s'être passionné pour une femme atteinte de quelques-uns des plus haïssables, et cette même femme qui, dévorée du désir de subjuguer tous les coeurs, doit attacher un grand prix à soumettre et à conserver le coeur du sauvage Alceste. Quelle brusquerie! quelle rudesse dans les reproches de l'un, malgré sa tendresse! Quel air de bonne foi et presque de candeur, quel charme surtout dans les réponses de l'autre, malgré sa perfidie!(A.)
«Écoutons encore Molière parlant de sa femme: Elle a de l'enjouement et de l'esprit; elle est sensible au plaisir de se faire valoir; _tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains._ Cette femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, _veut jouir agréablement de la vie; elle va son chemin_; et, assurée par son innocence, elle _dédaigne de s'assujettir aux précautions que je lui demande_. JE PRENDS CETTE NÉGLIGENCE POUR DU MÉPRIS; je voudrais des marques d'amitié, pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût plus _de justesse dans sa conduite, pour que j'eusse l'esprit tranquille_. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne, _me laisse impitoyablement dans mes peines_; et, occupée seulement du désir de plaire en général, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma faiblesse.» Tous les traits de ce tableau conviennent à Célimène, comme ceux du passage précédent convenaient au Misanthrope. Ainsi, tout vient à l'appui de la vérité que nous voulons établir, que c'est dans l'histoire même de Molière qu'il faut chercher le type de ces deux rôles admirables.