XXVIII
Le troisième acte sort du sujet, mais il en sort en un style de satire qui dut faire honte à Boileau le satirique. Célimène et Arsinoé y causent avec ironie et amertume sur leurs défauts. Elles donnent raison aux mauvaises humeurs du Misanthrope contre le monde. Voici cet admirable dialogue:
CÉLIMÈNE.
Ah! mon Dieu, que je suis contente de vous voir!
(Clitandre et Acaste sortent en riant.)
SCÈNE V
ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.
ARSINOÉ.
Leur départ ne pouvait plus à propos se faire.
CÉLIMÈNE.
Voulons-nous nous asseoir?
ARSINOÉ.
Il n'est pas nécessaire. Madame, l'amitié doit surtout éclater Aux choses qui le plus nous peuvent importer; Et comme il n'en est point de plus grande importance Que celles de l'honneur et de la bienséance, Je viens, par un avis qui touche votre honneur, Témoigner l'amitié que pour vous a mon coeur. Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière, Où sur vous du discours on tourna la matière; Et là, votre conduite avec ses grands éclats, Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas. Cette foule de gens dont vous souffrez visite, Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite, Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu, Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre; Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre; Je vous excusai fort sur votre intention, Et voulus de votre âme être la caution. Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie; Et je me vis contrainte à demeurer d'accord Que l'air dont vous vivez vous faisait un peu tort; Qu'il prenait dans le monde une méchante face; Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse; Et que, si vous vouliez, tous vos déportements Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements. Non que j'y croie, au fond, l'honnêteté blessée: Me préserve le ciel d'en avoir la pensée! Mais aux ombres du crime on prête aisément foi, Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi. Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
CÉLIMÈNE.
Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre. Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre, J'en prétends reconnaître à l'instant la faveur Par un avis aussi qui touche votre honneur; Et comme je vous vois vous montrer mon amie En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. En un lieu, l'autre jour, où je faisais visite, Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite, Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien, Firent tomber sur vous, madame, l'entretien. Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle; Cette affectation d'un grave extérieur, Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence, Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous, Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, Vos fréquentes leçons et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures; Tout cela, si je puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé d'un commun sentiment. «À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste, Et ce sage dehors que dément tout le reste? Elle est à bien prier exacte au dernier point; Mais elle bat ses gens, et ne les paye point. Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle; Mais elle met du blanc, et veut paraître belle. Elle fait des tableaux couvrir les nudités; Mais elle a de l'amour pour les réalités.» Pour moi, contre chacun je pris votre défense, Et leur assurai fort que c'était médisance; Mais tous les sentiments combattirent le mien, Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres, Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres; Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens; Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire; Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin, À ceux à qui le ciel en a commis le soin. Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.[28]
[Note 28: Cette réplique de Célimène est un modèle de récrimination satirique; on ne peut pas mieux repousser l'offense par l'offense, et payer, comme on dit, une personne en même monnaie. Célimène a son histoire toute prête et ses garants tout trouvés pour opposer à ceux d'Arsinoé. Celle-ci a cité des gens _de vertu singulière_; celle-là cite des gens _d'un très-rare mérite_. Chacune d'elles a essayé de défendre son amie, mais a eu le chagrin de ne pouvoir faire adoucir la rigueur de la sentence. Enfin, le discours de la coquette est, d'un bout à l'autre, calqué sur celui de la prude avec une fidélité tout à fait piquante. La répétition faite par Célimène des quatre vers qui terminent le couplet d'Arsinoé met le comble à la malignité et au mordant de sa repartie. (A.)--Quiconque lit doit sentir ces beautés, lesquelles mêmes, toutes grandes qu'elles sont, ne seraient rien sans le style. Cette pièce est, de toutes les pièces de Molière, la plus fortement écrite. (V.)]
ARSINOÉ.
À quoi qu'en reprenant on soit assujettie, Je ne m'attendais pas à cette repartie, Madame; et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au cour.
CÉLIMÈNE.
Au contraire, madame; et, si l'on était sage, Ces avis mutuels seraient mis en usage. On détruirait par là, traitant de bonne foi, Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle Nous ne continuions cet office fidèle, Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous, Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.
ARSINOÉ.
Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre; C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.
CÉLIMÈNE.
Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout; Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût. Il est une saison pour la galanterie, Il en est une aussi propre à la pruderie. On peut, par politique, en prendre le parti, Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti; Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces; L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps, Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.[29]
[Note 29: En effet, la pruderie est pour ainsi dire l'unique avenir d'une coquette. Célimène semble le pressentir; mais, éblouie par les adorations de ses amants, cet avenir lui semble trop éloigné pour qu'elle puisse le croire redoutable. Cette scène est une des plus morales de l'ouvrage.]
ARSINOÉ.
Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage, Et vous faites sonner terriblement votre âge.[30] Ce que de plus que vous on en pourrait avoir N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir;[31] Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, Madame, à me pousser de cette étrange sorte.
[Note 30: Cette métaphore expressive, tirée du bruit de la cloche, se trouve aussi dans la Fontaine. Faire sonner son âge, c'est avertir tout le monde qu'on est jeune, comme une cloche avertit d'un grand événement.]
[Note 31: _N'est pas un si grand cas_, pour dire: n'est pas une si grande chose. Celle locution, qui se trouve dans le Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694, n'est plus d'aucun usage. (A.)]
CÉLIMÈNE.
Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi. Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre? Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre? Si ma personne aux gens inspire de l'amour, Et si l'on continue à m'offrir chaque jour Des voeux que votre coeur peut souhaiter qu'on m'ôte, Je n'y saurais que faire, et ce n'est pas ma faute; Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas Que, pour les attirer, vous n'ayez des appas.[32]
[Note 32: Célimène se retranche derrière la vanité pour repousser les traits de sa rivale. Elle l'attaque, en femme instruite de ce qui peut blesser le plus profondément une femme; son triomphe passager sera la cause de sa perte, car elle éveille une haine qui doit être irréconciliable. C'est ainsi que Molière lie cette scène à l'action générale, dont elle va hâter la marche et préparer le dénoûment.]
ARSINOÉ.
Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine, Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger À quel prix aujourd'hui l'on peut les engager? Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule, Que votre seul mérite attire cette foule? Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour, Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour? On ne s'aveugle point par de vaines défaites; Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites À pouvoir inspirer de tendres sentiments, Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants: Et de là nous pouvons tirer des conséquences Qu'on n'acquiert point leurs coeurs sans de grandes avances; Qu'aucun, pour nos beaux yeux, n'est notre soupirant, Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend. Ne vous enflez donc pas d'une si grande gloire, Pour les petits brillants d'une faible victoire;[33] Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas, De traiter pour cela les gens de haut en bas. Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres, Je pense qu'on pourrait faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir Que l'on a des amants quand on en veut avoir.
[Note 33: Ce mot de _brillants_ était autrefois d'un usage plus étendu qu'aujourd'hui; on disait: _Il y a bien des brillants, de grands brillants dans ce poème_. Ces exemples sont tirés du Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694. (A.)]
CÉLIMÈNE.
Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire; Par ce rare secret efforcez-vous de plaire; Et sans...
ARSINOÉ.
Brisons, madame, un pareil entretien, Il pousserait trop loin votre esprit et le mien; Et j'aurais pris déjà le congé qu'il faut prendre, Si mon carrosse encor ne m'obligeait d'attendre.
CÉLIMÈNE.
Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrêter, Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter. Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, Je m'en vais vous donner meilleure compagnie; Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, Remplira mieux ma place à vous entretenir.