‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 103 sur 120 · VI

VI

Un cortége de regrets plus que d'honneur la conduisit jusqu'au vaisseau qui allait l'emporter en Écosse. Le plus affligé de ses courtisans était le maréchal de Damville, fils du grand connétable de Montmorency. Ne pouvant la suivre en Écosse à cause de ses charges, il voulut y être perpétuellement représenté par un jeune gentilhomme de sa maison, du Chatelard, afin d'être entretenu sans cesse par ce correspondant des moindres événements et, pour ainsi dire, de la respiration même de son idole; du Chatelard, pour son malheur, était lui-même amoureux jusqu'au délire de celle auprès de qui il allait représenter un autre amour. C'était un descendant du chevalier Bayard, brave et aventureux comme son ancêtre; lettré et poëte comme Ronsard, âme légère propre à se brûler à ce flambeau. Tout le monde connaît les vers délicieux qu'elle écrivit à travers ses larmes sur le pont de son vaisseau en voyant fuir les côtes de France:

Adieu, plaisant pays de France, Ô ma patrie La plus chérie, Qui a nourri ma jeune enfance! Adieu, France, adieu, mes beaux jours! La nef qui disjoint nos amours, N'a eu de moi que la moitié, Une part te reste, elle est tienne, Je la fie à ton amitié Pour que de l'autre il te souvienne!

Le 19 août 1561, le jour même où elle avait dix-neuf ans, elle toucha la terre d'Écosse. Les lords qui gouvernaient le royaume en son absence et le parti presbytérien de la nation la virent arriver avec répugnance. Ils redoutaient sa partialité présumée pour le catholicisme, dont elle avait dû être nourrie à la cour des Guise et de Catherine de Médicis. Néanmoins, le respect pour l'hérédité légitime et l'espoir de façonner une si jeune reine à d'autres idées l'emportèrent sur ces préventions; elle fut conduite en reine au palais d'Holyrood, séjour des rois d'Écosse, qui domine la capitale Édimbourg. Les citoyens d'Édimbourg, dans un langage muet qui exprimait en symbole leur soumission conditionnelle à sa royauté, lui présentent par les mains d'un enfant, sur un plat d'argent, les clefs de la capitale entre une Bible et un psautier presbytérien. Elle fut saluée reine d'Écosse, le lendemain, dans un splendide concours des lords écossais et des seigneurs français de sa famille ou de sa suite. Le Calvin de l'Écosse, le prophète et l'agitateur de la conscience du peuple, le féroce Knox, s'abstint de paraître à cette inauguration. Il semblait subordonner sa soumission comme sujet aux conditions exprimées par la Bible et le psautier sur le plat de l'offrande. Knox était le _Savonarole_ d'Édimbourg, aussi insolent, aussi populaire et plus cruel que celui de Florence. Il était à lui seul entre le peuple, le trône et le parlement un quatrième pouvoir représentant la sédition sacrée qui comptait avec tous les autres pouvoirs. Homme d'autant plus redoutable à la reine que sa vertu était, pour ainsi dire, la conscience du crime. Être martyr ou faire des martyrs pour ce qu'il croyait la cause de Dieu était indifférent pour lui; il se dévouait lui-même au supplice, comment aurait-il hésité à dévouer les autres à l'échafaud?

À peine la première reine Marie avait-elle été investie de la régence, qu'il avait publié contre elle un pamphlet de réprobation intitulé: _Premier son de la trompette contre le gouvernement des femmes_.

«Il y avait dans le Lothian, province de la montagneuse Écosse, dit l'historien que nous citons, un lieu solitaire où Knox passait chaque jour de longues heures. À l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher ou couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite en langue vulgaire; puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et de penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole, ce pain de vie! Knox aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de l'étang. «C'est là qu'il serait doux de se reposer, disait-il; mais il faut plaire au Christ.»

Plaire au Christ, c'était pour Knox, comme pour Philippe II d'Espagne et pour Catherine de Médicis de France, massacrer ses ennemis.