‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 104 sur 120 · VII

VII

La jeune reine, sentant qu'il fallait compter avec un tel homme, parvint à l'attirer au palais. Il y parut en habit calviniste, le manteau court, drapé sur l'épaule, la Bible sous le bras en guise de glaive: «Satan, dit-il, ne peut rien contre l'homme dont la main gauche jette une flamme qui éclaire sa main droite, quand il copie la nuit les saintes Écritures!--Je souhaiterais, lui dit la reine, que ma parole pût agir sur vous, comme la vôtre agit sur l'Écosse, nous nous entendrions, nous serions amis, et notre bonne intelligence serait la paix et le bonheur du royaume!--Madame, répondit le rude apôtre, la parole est plus stérile que le rocher quand c'est une parole mondaine; mais, quand elle est inspirée par Dieu, les fleurs, les épis et les vertus en sortent! J'ai parcouru l'Allemagne, je sais le droit saxon, lui seul est juste, il réserve le sceptre à l'homme, il ne donne à la femme qu'une place au foyer et une quenouille!»

C'était déclarer nettement à Marie Stuart qu'il ne voyait en elle qu'une usurpatrice, et qu'il était républicain de la république de Dieu.

La reine, consternée de l'impuissance de ses charmes, de sa parole et de son rang, sur ce coeur cuirassé de fanatisme, pleura comme un enfant devant le sectaire. Ces larmes l'attendrirent, mais ne le fléchirent pas, il continua à prêcher avec une sauvage liberté contre le gouvernement des femmes, et contre les pompes du palais. Le peuple, déjà aigri, s'endurcissait à sa voix.

«L'élève des _Guise_, parodie de la France, leur disait-il, farces, prodigalités, banquets, sonnets, déguisements...; le paganisme méridional nous envahit. Pour suffire à ces abominations, les bourgeois sont rançonnés, le trésor des villes est mis au pillage. L'idolâtrie romaine et les vices de France vont réduire l'Écosse à la besace. Les étrangers que cette femme nous amène ne courent-ils pas la nuit dans la bonne ville d'Édimbourg, ivres et perdus de débauche?

«Il n'y a rien à espérer de cette Moabite, ajouta-t-il; autant vaudrait pour l'Écosse bâtir sur des nuages, sur un abîme, sur un volcan. L'esprit de vertige et d'orgueil, l'esprit du papisme, l'esprit de ses damnés oncles les Guise est en elle.»

Elle se jeta dans les bras des seigneurs, repoussée qu'elle était par le coeur du peuple; elle confia la direction du gouvernement à un bâtard de son père Jacques V, nommé lord James, qu'elle traita en frère, et qu'elle éleva au rang de comte de Murray. Murray était digne, par son caractère et par son esprit, de la confiance de sa soeur; jeune, beau et éloquent comme elle, il avait de plus qu'elle la connaissance du pays, l'amitié des seigneurs, des ménagements prudents avec les presbytériens, l'estime du peuple, et cette habileté à la fois adroite et loyale qui est le don des grands politiques. Un tel frère était un favori donné par la nature à la jeune reine. Tant qu'il fut seul, il popularisa en effet sa soeur par le gouvernement comme par les armes. Il l'a conduisit au milieu des camps, qu'elle ravit par ses charmes et par son courage. Son adresse au maniement du cheval étonnait les Écossais. Elle assista à la bataille de Coréchée, dans laquelle Murray vainquit et tua le comte d'Huntly, chef des révoltés contre la reine. Marie rentra en triomphe à Édimbourg, maîtresse de l'Écosse pacifiée. Le protestantisme modéré, mais pieux de Murray, contribuait à cette pacification, en donnant un gage de tolérance et même de faveur à la nouvelle religion; tout permettait à Marie Stuart un régime heureux pour l'Écosse et pour elle, si son coeur n'avait pas eu d'autres agitations que celle de la politique. Mais ce coeur n'était pas seulement celui d'une reine, il était celui d'une femme accoutumée, à la cour de France, à l'idolâtrie professée par tout un royaume pour sa beauté. Les nobles écossais n'étaient pas moins ivres que les Français de ce culte chevaleresque; mais se déclarer sensible aux hommages d'un de ses sujets, c'était s'aliéner par la jalousie tous les autres. Cette vigilance politique sur elle-même, à l'égard des seigneurs écossais, qui lui était recommandée par son frère et son ministre Murray, fut précisément ce qui la perdit. Un obscur favori s'insinua insensiblement et comme à son insu dans son coeur. Ce favori, célèbre depuis par sa fortune et par sa mort tragique, se nommait David Rizzio.