XV
Marie Stuart, refroidie ainsi pour Darnley, prodigua tout à Rizzio: le crédit, l'empire, les honneurs, l'éclat déhonté des familiarités les plus hardies. Elle viola les convenances de l'étiquette presque sacrée du temps jusqu'à l'admettre seul à sa table, dans ses appartements intérieurs; elle supprima le nom du roi des actes publics, pour y faire apposer le nom de Rizzio. L'Écosse crut avoir deux rois, ou plutôt le roi nominal disparut pour faire place au favori. Il faut remonter jusqu'à l'empire romain pour retrouver, dans l'histoire des scandales du trône, un tel avilissement de la majesté royale dans le prince, une telle ostentation d'infidélité dans l'épouse.
Darnley, dévoré à la fois de honte et de jalousie, supportait tout comme un enfant qui rêve la vengeance, mais qui n'a pas la force de l'accomplir. Les nobles écossais, humiliés dans sa personne, attisèrent secrètement en lui ces ferments de haine, et s'offrirent pour le délivrer à la fois et d'une épouse criminelle et de l'indigne rival qu'elle donnait pour roi au royaume. Un complot, pour ainsi dire national, s'ourdit entre eux et Darnley, pour la mort du favori, l'emprisonnement de la reine, la restauration du pouvoir royal dans les mains du roi outragé; le clergé et le peuple étaient d'avance dans la conjuration; on n'avait pas besoin de se cacher d'eux; on n'était sûr non-seulement de l'impunité, mais de l'applaudissement public. Le comte de Murray, ce frère de la reine qu'elle avait éloigné si imprudemment pour se livrer à l'ascendant de Rizzio, fut consulté et reçut avec mesure les demi-confidences des conjurés; trop honnête homme pour tremper, par son consentement, dans un assassinat, il donna son approbation ou du moins son silence à l'entreprise de délivrance de l'Écosse; il promit de revenir à Holyrood, à l'appel des seigneurs, et de reprendre sous le roi les rênes du gouvernement, dans l'intérêt de l'héritier du trône, que Marie Stuart portait déjà dans son sein. Rizzio, abattu et enchaîné, devait être simplement embarqué et rejeté sur les côtes de France. La reine et ce favori, mal servis par une cour désaffectionnée, ne soupçonnaient rien encore de la conjuration, que les conjurés, accourus, pour le crime, des châteaux les plus éloignés de l'Écosse, étaient déjà rassemblés, armés et debout dans l'antichambre de la reine.
C'était dans la nuit du 9 au 10 mars 1566; Darnley, le comte de Lenox, son père, lord Ruthven, George Douglas, Lindsay, André Kev et quelques autres lords du parti protestant attendaient l'heure dans la chambre du roi. Trois cents hommes d'armes, réunis par leurs soins des différents comtés, à Édimbourg, se glissèrent un à un et en silence, par le faubourg qui monte d'Édimbourg au château, sous l'ombre des murs, prêts à porter secours aux conjurés si les gardes de la reine tentaient de la défendre.
D'après l'ambassadeur de France, le meurtre aurait eu un prétexte plus flagrant et plus atténuant pour l'assassinat du favori que les historiens ne le racontent.
«... Le roi, dit Paul de Foix à Catherine de Médicis, quelques jours auparavant, environ une heure après minuict, seroit allé heurter à la chambre de la royne, qui estoit au-dessus de la sienne. Et d'aultant que, après avoir plusieurs fois heurté, l'on ne lui respondoit point, il auroit appellé souvant la royne, la priant de ouvrir, et enfin la menaçant de rompre la porte, à cause de quoy elle luy auroit ouvert; laquelle le roy trouva seule dedans la chambre; mais ayant cherché partout, il auroit trouvé dedans le cabinet David en chemise, couvert seullement d'une robe fourrée.»
Ce fut, selon toute apparence, la version officielle donnée par le roi et ses complices; les témoins et les acteurs mêmes du meurtre en donnèrent plus tard une plus véridique. Voici cette version attestée par lord Ruthven, un des assassins, après sa fuite en Angleterre, et confirmée par l'unanimité des témoignages et des documents:
La reine prolongeait sans défiance un souper nocturne avec son favori, en compagnie d'une seule confidente, dans une petite pièce du château attenante à la chambre à coucher. Laissons parler ici l'écrivain français, qui a étudié sur place et dans les sources les circonstances les plus minutieuses de l'événement, et qui les grave en les racontant:
«Le roi, dit-il, avait soupé chez lui, en compagnie du comte de Morton, de Ruthven et de Lindsey; son appartement, un rez-de-chaussée, élevé de quelques marches, était situé au-dessous de l'appartement de Marie, dans la même tour. Au dessert, il envoya voir qui était avec la reine. On lui vint dire que la reine finissait de souper de son côté, dans son cabinet de repos, avec la comtesse d'Argile, sa soeur naturelle, et Rizzio. Leur conversation avait été enjouée et brillante. Le roi monta par un escalier dérobé, pendant que Morton, Lindsey et une troupe de leurs vassaux les plus braves envahissaient le grand escalier, et dispersaient sur leur passage quelques amis de la reine et ses serviteurs.
«Le roi entra de la chambre dans le cabinet de Marie. Rizzio, en manteau court, en veste de satin, en culotte de velours rougeâtre, était assis et couvert; il avait sur la tête sa toque ornée d'une plume. La reine dit au roi: «Monseigneur, avez-vous déjà soupé? Je croyais que vous soupiez maintenant.» Le roi se pencha sur le dossier du fauteuil de la reine, qui se retourna vers lui; ils s'embrassèrent, et Darnley prit part à l'entretien. Sa voix était émue, son visage était pourpre, et, de temps en temps, il jetait un regard furtif vers la petite porte qu'il avait laissée entr'ouverte. Bientôt apparut, sous les franges des rideaux qui la recouvraient, un homme pâle, Ruthven, qui tremblait encore de la fièvre, et qui, malgré son extrême affaiblissement, avait voulu être de l'expédition. Il était vêtu d'un pourpoint de Damas doublé de fourrure. Il avait un casque d'airain et des gantelets de fer. Il était armé comme pour un combat, et accompagné de Douglas, de Ker, de Ballentyne et d'Ormiston. Au moment où Morton et Lindsey forçaient avec fracas la chambre à coucher de Marie, et, s'y précipitant, allaient déborder dans le cabinet, Ruthven s'y rua, et son impétuosité fut telle, que le parquet en fut ébranlé. Il épouvanta les convives. Sa physionomie livide, farouche, bouleversée par la maladie et par la colère, glaçait de terreur. «Pourquoi êtes-vous ici, et qui vous a permis d'y pénétrer? s'écria la reine.--J'ai affaire à David, à ce galant que voilà,» répondit Ruthven d'une voix sourde. Un autre conjuré s'avançant, Marie lui dit: «Si David est coupable, je suis prête à le livrer à la justice.--Voilà la justice,» répliqua le conjuré en ôtant une corde de dessous son manteau. Tout hagard de peur, Rizzio recula dans un coin du cabinet. Il y fut suivi. Le pauvre Italien, se rapprochant de la reine, saisit sa robe en criant: «Je suis mort! _Giustizia! giustizia!_ Madame, sauvez-moi! sauvez-moi!» Marie s'élança entre Rizzio et les assassins. Elle essaya de les arrêter. Alors chacun se pressa, se heurta dans cet étroit espace. Ce fut une mêlée, un tourbillon. Ruthven et Lindsey, brandissant leurs dirks nus, apostrophèrent rudement la reine. André Ker lui appuya même un pistolet sur le sein et la menaça de faire feu. Marie, lui montrant son ventre: «Tirez, dit-elle, si vous ne respectez pas l'enfant que je porte.»
La table fut renversée dans le tumulte. La reine luttant toujours, Darnley l'entoura de ses deux bras, la ploya sur un fauteuil où il la retint, tandis que plusieurs, serrant David par le cou, l'arrachaient du cabinet. Douglas s'empara de la dague même de Darnley, frappa le favori, et dit, en lui laissant la dague dans le dos: «Voilà le coup du roi!» Rizzio se débattait en désespéré. Il pleurait, il priait, il suppliait avec des gémissements lamentables. Il s'attacha au seuil du cabinet, puis il s'accrocha à la cheminée, puis il se cramponna au lit de la chambre de la reine. Les conjurés le menaçaient, le battaient, l'injuriaient, et lui faisaient lâcher prise en piquant ses mains de leurs armes. L'ayant enfin entraîné de la chambre à coucher dans la chambre de parade, ils le percèrent de cinquante-cinq coups de poignard.
La reine faisait des efforts surhumains pour voler au secours du malheureux Rizzio. Le roi avait peine à la contenir. Il la remit à d'autres, et accourut dans la chambre de parade, où Rizzio expirait. Il demanda s'il n'y avait pas encore de la besogne pour lui, et il enfonça dans ce pauvre cadavre le cinquante-sixième et dernier coup de poignard; après quoi Rizzio fut lié aux pieds avec la corde apportée par l'un des conjurés, et il fut traîné ainsi et descendu le long de l'escalier du palais.
Lord Ruthven rentra dans le cabinet de la reine, où la table avait été relevée. Il s'assit, et demanda un peu de vin. La reine s'emporta contre cette insolence. Ruthven répondit qu'il était malade, et se versa lui-même à boire dans une coupe vide, celle de Rizzio peut-être, puis il ajouta: «Nous ne voulions pas être gouvernés par un valet. Voici votre mari, c'est lui qui est notre chef.--Est-ce vrai? répliqua la reine, doutant encore de la mort de Rizzio.--Depuis quelque temps, vous vous étiez donnée à lui plus souvent qu'à moi,» dit Darnley. La reine allait lui répondre, lorsque vint un de ses officiers, auquel elle demanda aussitôt si l'on avait conduit David en prison, et où? «Madame, il ne faut plus parler de David, car il est mort.» Alors la reine poussa un cri, puis se tournant vers le roi: «Ah! traître, fils de traître, lui dit-elle, voilà la récompense que tu réservais à celui qui t'a fait tant de bien et tant d'honneur! Voilà ma récompense à moi, qui, par son conseil, t'ai élevé à une dignité si haute! Ah! plus de larmes, mais la vengeance! Je n'aurai de joie que lorsque ton coeur sera aussi désolé que l'est aujourd'hui le mien.» En achevant ces paroles, la reine s'évanouit.
Tous les amis qu'elle avait à Holyrood s'enfuirent en désordre, le comte d'Atholl, les lords Fleming et Levingston s'échappèrent par un couloir obscur. Les comtes de Bothwell et de Huntly se laissèrent glisser le long d'un pilier dans les jardins.
Cependant un frisson avait passé sur la ville. Le tocsin avait sonné; les bourgeois d'Édimbourg, conduits par le lord-prévôt, se rassemblèrent un instant autour d'Holyrood. Ils s'enquirent de la reine, qui revenait à elle. Tandis que les conjurés la menaçaient, si elle appelait, de la tuer et de la jeter par-dessus les murs, d'autres conjurés disaient aux bourgeois que tout allait bien, que seulement on avait dagué le favori piémontais, qui s'entendait avec le pape et le roi d'Espagne pour détruire la religion du saint Évangile. Darnley lui-même ouvrit une fenêtre de la tour fatale, et pria le peuple de se retirer, l'assurant que tout s'était fait sur l'ordre de la reine, et qu'il serait instruit le lendemain.
Retenue prisonnière dans son propre palais dans sa chambre à coucher, sans une de ses femmes, Marie demeura seule toute la nuit, livrée à toutes les horreurs de son désespoir. Elle était grosse de six mois. Ses émotions furent si profondes, que l'enfant qu'elle portait, qui fut depuis Jacques Ier ne put jamais voir une épée nue sans un tressaillement d'effroi.