‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 74 sur 120 · LV

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Coppet fut comme toujours son asile, mais cet asile cette fois était à l'abri de la violence de son persécuteur; il n'était pas autant à l'abri de ses séductions: tout semble indiquer que les plus chers et les plus habiles intermédiaires entre madame de Staël et Napoléon furent employés pour assurer une réconciliation dont les deux millions toujours en suspens dans la main du gouvernement français seraient le gage. Le retour à main armée de l'île d'Elbe était incontestablement le plus grand attentat de Napoléon contre la conscience publique, contre la paix du monde, et contre la fortune de la France. Après avoir animé par un reflux fatal mais naturel l'invasion étrangère dans les murs de Paris, après avoir traité libre encore de sa personne à Fontainebleau, après avoir abdiqué et résigné le trône aux Bourbons, se servir dès armes d'honneur qu'on lui avait laissées dans son asile pour violer la foi jurée, les traités, la paix du monde, descendre avec des troupes et du canon sur le rivage de la patrie, embaucher l'armée, corrompre les généraux, déchirer la constitution, chasser du trône le roi nécessaire et réconciliateur, pour ramener par un nouveau défi l'Europe entière au coeur de la France, et pour lui faire perdre à Waterloo les dernières gouttes de son sang, certes il n'y avait d'excuse à un pareil acte que l'ennui personnel de l'empire perdu, et l'impatience d'une ambition qui comptait le monde pour rien devant un caprice de domination ou de gloire. Napoléon le sentait lui-même et cherchait à colorer son attentat d'un prétexte de patriotisme. Il se présentait avec une impudeur que dénote assez son mépris pour la conscience humaine, comme le restaurateur de cette liberté qu'il avait détrônée. Ses paroles, ses proclamations étaient d'un despote repentant et presque d'un républicain. Ce n'était plus l'empire, c'était la dictature qu'il demandait l'épée à la main. Il faisait entreluire à travers les fusils de ses vétérans des lueurs de constitution populaire et de vieux républicanisme qui fascinaient la multitude et qui prêtaient un prétexte aux tergiversateurs. L'accession de madame de Staël à son nouveau règne aurait été une bonne fortune pour sa politique; sa réputation de libéralisme, son talent, son nom, son influence sur l'opinion de l'Europe, auraient donné à sa conversion à l'empire la valeur d'un manifeste européen. Qui pouvait hésiter à se rallier à un dictateur que sa plus implacable ennemie déclarait nécessaire à la patrie et à la liberté? Rien ne fut négligé pour ébranler l'opposition de madame de Staël. Un républicain sincère, Carnot, venait de consentir à s'allier au despotisme, par fanatisme pour des frontières. Un terroriste assoupli, _Fouché_, venait d'accepter le ministère de la police, s'approchant du coeur pour étudier de plus près l'heure de le frapper. Enfin un exemple plus sophistique et plus monstrueux de défection aux principes et aux sentiments venait d'être donné de plus près à madame de Staël par un homme dont l'ascendant avait été autrefois tout-puissant sur son coeur. Les versatilités effrontées de Rome sous le Bas-Empire n'ont rien dans _Tacite_ qui égale l'apostasie de soi-même en quelques heures par Benjamin Constant. Ce publiciste de la liberté et de la restauration venait d'appeler aux armes tous les coeurs et tous les bras contre le tyran qui s'approchait de la capitale; son manifeste, devenu le dernier cri de la liberté, frémissait encore dans toutes les voix de l'Europe libre, quand on apprit que ce _Caton_, appelé d'un signe aux Tuileries et vêtu en courtisan de César, était devenu en vingt-quatre heures le conseiller intime et salarié du tyran, sur la tête duquel il venait de conjurer le poignard du monde. Mépris de soi-même, ou mépris du genre humain, Benjamin Constant laissa cette énigme à deviner à la postérité. Le cynisme fut avéré, le motif inconnu; mais ce qu'il y a de plus inexplicable pour les hommes qui n'ont pas sondé jusqu'au scandale les impudeurs de l'esprit de parti, c'est que ce même Benjamin Constant devint, trois mois après, un des _bienvenus_ de la seconde restauration des Bourbons; puis quelques années plus tard, la voix, l'oracle et le modèle des puritains de la liberté; puis le complice rémunéré de la révolution de 1830; puis une renommée de secte; puis une mémoire apprenant à tout mépriser dans les temps de partis, même l'estime des hommes.