‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 75 sur 120 · LVI

LVI

On croit que madame de Staël, tout en gémissant sur la versatilité de son ancien ami, eut, sinon quelque faiblesse, au moins quelques ménagements pour Napoléon pendant les _cent jours_, soit qu'elle eût une généreuse pitié pour le tyran luttant avec l'adversité qu'il supportait moins bien que les victoires; soit qu'elle espérât mieux de la liberté sous un second règne obligé de mendier du républicanisme le pardon du premier; soit qu'elle se défiât de la fortune et que, dans l'intérêt de ses enfants, elle crût devoir laisser une porte entr'ouverte à la restitution des deux millions dont le gouvernement marchandait son silence. Cet exil, volontaire cette fois, dans la délicieuse demeure de Coppet, loin du bruit des armes, qui décidaient du sort du monde sans altérer sa félicité domestique, ressemblait au recueillement de _Cicéron_ dans son _Tusculum_ pendant que César l'invitait à venir à Rome pour y partager l'amitié du maître du monde.

C'est dans ces beaux lieux, époque troublée mais culminante de sa vie, que nous entrevîmes une seule fois la figure de la femme historique, dont nous retraçons aujourd'hui l'image. Nous retrouvons en ce moment l'impression fugitive de cette apparition, dans une lettre à un de nos amis d'enfance qui nous a été restituée après la mort de cet ami; nous demandons pardon au lecteur d'en détacher cette page. Mais elle atteste, par le fanatisme de la curiosité dont elle est pleine, l'enthousiasme et l'éblouissement que le nom de l'auteur de _Corinne_ inspirait à la jeunesse de son temps.

· · ·

«Tu me demandes si j'ai vu madame de Staël, pendant mon séjour sur les bords du lac de Genève? Tu me rappelles les journées que nous avons passées ensemble, il y a quelques mois dans la vallée d***, à circuler vainement autour des murs du parc d'un autre grand poëte pour apercevoir seulement de loin son ombre se glissant à travers les arbres sur les allées de son jardin. Hélas! je n'ai guère été plus heureux à _Coppet_ qu'à ***. Notre timidité nous porte toujours malheur. À quel titre et sous quel prétexte me présenter aux portes de son château, et dans quel costume? Tu sais que je voyage à pied et en veste de toile, portant tout mon bagage dans un mouchoir de soie, au bout de la branche de houx que tu m'as donnée à Chambéry, quand nous allâmes visiter les _Charmettes_, ce pauvre Coppet de l'autre grand homme de Genève. D'ailleurs, cette visite n'aurait pas été convenable dans ma situation, lors même que j'aurais eu le courage de la risquer. Les habitants du château de V***, près de Coppet, chez lesquels j'ai reçu par aventure une hospitalité si imprévue et si maternelle, sont aussi ennemis de Bonaparte et de la tyrannie que tes oncles et les miens. Ils sont pleins d'admiration pour madame de Staël, leur voisine, mais ils ne la voient pas. Les opinions révolutionnaires de Coppet, leur antipathie contre M. Necker, et la situation réservée de madame de Staël, depuis le retour de Bonaparte à l'île d'Elbe, les éloignent de tout rapprochement avec elle. Ils s'occupent de ses opinions comme nous de ses oeuvres. Je les aurais blessés dans leurs sentiments en allant à _Coppet_; ils n'auraient pas compris que je fusse à la fois royaliste et admirateur passionné de madame de Staël. Madame de*** m'a bien dit: Allez-y si vous voulez, je comprends qu'un jeune homme de votre âge et qui fait des vers se prive avec peine de l'occasion de voir cette femme de génie; mais je ne puis vous y conduire moi-même, on croirait ici et à Genève que je change de religion. Mais si vous ne tenez qu'à la voir sans lui parler, vous en aurez très-souvent l'occasion en vous promenant sur la route de _Coppet_ à Morges. Elle y passe presque tous les jours en se promenant en voiture avec ses enfants et ses amis. La voir était assez pour moi; je me hâtai de profiter du renseignement. Hier, en sortant, comme à l'ordinaire, du château comme pour aller au lac, je pris la grande route de _Coppet_, et je me postai à l'ombre d'un saule, sur le revers du fossé, au bord du chemin. J'avais emporté avec moi un volume de _Corinne_, comme pour me porter bonheur; le livre ou le jour me portèrent en effet bonheur. Après avoir attendu une grande partie de la journée sans apercevoir autre chose sur la route que les petits nuages de poussière soulevés par le vent d'été, qui soufflait du lac vers les montagnes, le soleil baissait, j'allais reprendre tristement mon chemin pour rentrer à V***, quand un grand nuage de poussière et un bruit de roues attira mes regards du côté de Coppet. Le coeur me battit, le livre me tomba des mains; j'avais à peine eu le temps de me rasseoir au pied de mon saule, quand deux calèches découvertes, courant au grand trot des chevaux, vers Morges, défilèrent à demi voilées par la poussière devant moi. La première ne contenait que des jeunes gens sur le siége et de jeunes personnes dans la voiture; elles étaient charmantes, mais ce n'était pas de la beauté que je cherchais; dans la seconde, deux femmes d'un âge plus mûr étaient assises seules et causaient ensemble avec animation. L'une, on m'a dit le soir que c'était madame _Récamier_, m'éblouit comme le plus céleste visage qui ait jamais éclairé les yeux d'un poëte, trop beau comme un éclair pour être autre chose qu'une apparition! La seconde, un peu massive, un peu colorée, un peu virile pour une apparition, mais avec de grands yeux noirs et humides qui ruisselaient de flamme et de beauté, parlait avec une vivacité et avec des gestes qui semblaient accompagner de fortes pensées; elle se soulevait en parlant comme si elle eût voulu s'élancer de la calèche; ses cheveux, mal bouclés, s'épandaient au vent; elle tenait dans sa main une branche de saule qui lui servait d'éventail contre le soleil de juin; je ne vis plus qu'elle. Elle m'aperçut, et me montra du regard à son amie, qui se pencha à son tour pour regarder de mon côté.

«Est-ce mon costume? est-ce mon livre? est-ce l'enthousiasme involontaire exprimé par la rougeur ou par la pâleur sur mon visage? Me prirent-elles pour un étudiant allemand qui cherchait des fleurs dans la poussière des grands chemins, ou pour un poëte italien qui rêvait un sonnet à la liberté, à l'amour ou à la gloire de Corinne? Je ne sais; mais elles se retournèrent plusieurs fois pour regarder en arrière, et j'entendis, à travers le bruit des roues, quelques exclamations enjouées, qui me firent croire qu'elles avaient reconnu en moi un admirateur timide, et qu'elles riaient de mon embuscade d'enthousiasme sur un revers de fossé. Je tremblai même un instant qu'elle ne fît arrêter la voiture pour me demander ce que j'avais à lui dire. Je serais resté confondu et muet, car, pétrifié doublement par la beauté de l'une et par la gloire de l'autre, je ressemblais à un dieu _terme_ qui voit passer sans parole le bruit et l'éclat du temps. Voilà mon cher V***, tout ce qu'il m'a été donné de voir de cette femme dont l'âme s'est si souvent répandue à la nôtre dans ses pages. Hélas! comme tout le monde, je n'ai saisi ma vision qu'au vol, et je n'ai vu l'amour et la gloire qu'à travers la poudre d'un grand chemin. Je t'envoie quelques vers que j'écrivis tristement le soir, en remontant à travers une forêt de châtaigniers, au château de V***, où l'on se moqua un peu de ma ferveur et de ma déception; mais je me suis bien gardé de les envoyer à madame de Staël, etc., etc.»