‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 77 sur 120 · LVIII

LVIII

Cette vie, épuisée par tant d'agitation, tant de génie et tant d'amour, commençait à languir. Son amie, madame Necker de Saussure, raconte qu'à ses derniers moments elle songeait encore, comme Mirabeau mourant, à combattre le despotisme, qu'on tentait de réhabiliter sous le nom redevenu populaire de Napoléon.

«Elle était déjà dangereusement malade, dit madame Necker, lorsque le manuscrit venu de Sainte-Hélène causa en France une si vive sensation. Malgré l'état de faiblesse auquel madame de Staël était réduite, elle voulut que ses enfants lui fissent la lecture de cet ouvrage, et elle le jugea avec toute la force de son esprit. _Les Chaldéens adoraient le serpent_, dit-elle, _les bonapartistes en font de même pour ce manuscrit de Sainte-Hélène; mais je sais loin de partager leur admiration. Ce n'est que le style des notes du_ Moniteur; _et si jamais je me rétablis, je crois pouvoir réfuter cet écrit de bien haut_.»

Ses derniers moments furent illuminés comme un soir de fête; ils resplendirent pour elle de la gloire de la vie terrestre qui allait s'éteindre sur sa couche, et des espérances de sa vie immortelle qui allait éclore. Son dernier soupir fut encore éloquent: «Quand je n'aurais pas la certitude d'une vie future, dit-elle à ses amis, je rendrais encore grâce à Dieu d'avoir vécu. Toutes les fois que je suis seule, je prie, disait-elle à sa fille, il n'y a point de solitude pour ceux qui vivent en présence de Dieu, il n'y a point d'absence, pour ceux que la mort ou la distance séparent, quand ils se rencontrent dans la prière.» Elle mourut ainsi dans les bras de sa fille. Dieu n'aurait pas pu lui envoyer la foi et la piété sous la forme d'un ange consolateur, plus fait pour sanctifier le dernier adieu. Le siècle entier porta ce deuil de famille; elle n'eut ni les funérailles populaires de Mirabeau, ni les funérailles littéraires de Voltaire, mais elle eut les pieuses funérailles de fille, d'épouse, de mère, sous les chênes de _Coppet_, au pied du cercueil de son père, sur les bords de ce lac, en face de ces Alpes, où sa mémoire se confond à jamais avec celle de J.-J. Rousseau, son maître, de Voltaire, son voisin, de Byron, son hôte et son ami. Heureuse dans son berceau, heureuse dans sa vie, heureuse dans sa tombe.

Fille d'un ministre dont elle respira en naissant la popularité, favorite d'une nation qui flattait en elle son père, élevée sur les genoux des grands, des philosophes, des poëtes, habituée à entendre les premiers balbutiements de sa pensée applaudis comme des oracles de talent; mêlée, sans en être trop rudoyée, au commencement d'une révolution qui grandit tout ce qu'elle touche, ses apôtres comme ses victimes; abritée de la hache pendant les proscriptions par le toit paternel, au sein d'une nature poétique, écrivant dans le silence de cette opulente retraite des ouvrages politiques ou littéraires égaux aux plus beaux monuments de son siècle; ne subissant qu'un peu les inconvénients de trop de gloire, en butte à une de ces persécutions modérées qui méritent à peine le nom de disgrâce, et qui donnent à celle qui les subit la grâce de la victoire sans les rigueurs de l'adversité; vengée par l'Europe, de son ennemi, qu'elle a la consolation de voir tomber et de plaindre, remplissant le monde de son bruit, et mourant encore aimée dans son triomphe et dans son amour.

Il n'a manqué à cette femme, pour être la première des femmes d'action et des femmes de gloire, que l'échafaud de Marie-Antoinette ou de madame Roland. Et cependant, pour en revenir aux considérations qui ouvrent ce récit et qui doivent le clore: quelle est la plus grande de cette femme de bruit ou d'une femme de silence, voilant jusqu'à son âme de la chaste pudeur de son sexe, renfermée dans l'ombre de son pauvre foyer conjugal, entre un époux qu'elle aime, des enfants qu'elle élève, des vieillards qu'elle honore, des infirmes qu'elle soulage, des misères qu'elle nourrit, des talents même qu'elle sacrifie à d'humbles devoirs? Si la vanité littéraire hésite à prononcer, le bon sens et la vertu n'hésitent pas: la plus grande des deux, c'est celle qui est le plus femme, c'est-à-dire la plus obscure; car selon la juste expression d'un ancien, la gloire déplacée n'est que la plus grande des petitesses. Le grand jour, sur la femme, est contre nature; tout ce qui la dévoile la flétrit, la célébrité n'est pour elle qu'une illustre exposition. Que serait-ce qu'une femme sur la tombe de laquelle on ne pourrait écrire, pour toute épitaphe, que ce vain mot: ELLE A BRILLÉ!