‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 76 sur 120 · LVII

LVII

La rencontre que je racontais ainsi à mon ami avait lieu précisément le jour et à l'heure où le canon de _Waterloo_ foudroyait du dernier coup la fortune de Napoléon et rendait l'air libre à madame de Staël. Les rayons du soleil couchant que j'avais vu briller sur son front étaient, à son insu les rayons du même soleil qui éclairait au même instant la chute et la fuite de son ennemi. Tout semblait conspirer alors au triomphe de sa politique, à la gloire de son nom, à la félicité de sa vie. La seconde restauration lui rendait Paris, le gouvernement représentatif, la liberté de la pensée, l'influence de la parole, la faveur de Louis XVIII, la fortune de M. Necker. Un de ses fils avait été tué en duel en Suède, mais il lui restait l'aîné, parfaite image de M. Necker, son grand-père. Ce jeune homme que nous avons connu après la mort de sa mère, aspirait à un rôle politique en France. Il avait la gravité précoce, la vertu froide, l'opinion faite, le caractère infaillible des hommes élevés dans le foyer domestique d'une grande gloire. Il était religieux envers Dieu, envers la liberté comme envers sa famille. Il promettait à madame de Staël un nom dignement continué dans l'avenir. Le mariage de sa fille était prémédité de loin avec M. le duc de Broglie, jeune orateur, à qui sa naissance, ses opinions, ses études politiques promettent la faveur que les principes libéraux assurent d'avance aux noms aristocratiques prêtés aux opinions populaires. Cette fille unique de madame de Staël, douée par la nature d'une beauté pour ainsi immatérielle, du génie de l'âme, supérieur au génie de l'imagination, et d'une vertu mûre au printemps, que la religion devait accomplir et couronner par une mort jeune, aurait fait l'orgueil de toutes les mères. Le génie, dans cette famille, semblait se perpétuer et se sanctifier par les femmes. Les hommes, depuis M. Necker, n'en avaient que l'effort, les femmes en avaient le don.

Pour comble de félicité domestique, le vide que l'échafaud, la mort naturelle, les années, les affections trompées avaient creusé dans le coeur de madame de Staël venait d'être, à l'insu du monde, comblé par un mariage secret et heureux. L'amour, qui débordait de son coeur comme de son esprit, avait trouvé tard, semblable à un repentir des jours perdus, son aliment dans un homme épris lui-même d'une sérieuse passion pour elle. Cet homme, plus jeune que madame de Staël de quelques années, était M. _Rocca_, d'une famille italienne transplantée à Genève. Officier de cavalerie dans l'armée française, blessé presque mortellement dans les guerres d'Espagne, il était revenu languir et mourir dans sa patrie. Sa rare beauté, la mélancolie de ses traits, la sombre et courte perspective de sa destinée avaient attendri sur lui le coeur de madame de Staël. L'enthousiasme et la reconnaissance avaient rajeuni et embelli de l'éternelle beauté madame de Staël aux yeux de son amant. Le mystère d'une passion que la vulgaire sagesse aurait désavouée avait ajouté à cet attachement mutuel les obstacles, les pudeurs, les charmes d'une secrète intelligence. L'amour avait triomphé des convenances. Madame de Staël avait donné sa main, mais sans perdre le nom sous lequel elle avait illustré son génie. Semblable à Mirabeau, elle n'avait pas voulu, en changeant de nom, désorienter la gloire. Ce fut une faiblesse de vanité que la femme n'aurait pas dû s'avouer, que l'amant n'aurait pas dû consentir. Rougir du nom, c'est rougir d'une partie de l'homme qu'on adore; quand une femme se donne, elle doit donner, sans retenue, ce qui est mille fois moins que son coeur, son nom et sa célébrité. Malgré cette réserve, cette union qui donna un fils à madame de Staël, fit le charme de ses dernières années. Elle aima comme une mère et fut aimée comme une amante. Ce second époux, qu'elle avait rendu heureux, ne put survivre à sa perte. Sa mort atteste la force et le désintéressement de son amour. Une faute, selon le monde, fut le tardif, mais suprême bonheur de sa vie.