V
Pierre de Médicis, qui venait de succéder à Laurent le Magnifique et qui avait contracté une amitié de jeune homme avec le commensal des jardins et du palais de son père, continua sa faveur à Michel-Ange; il lui commanda différents bas-reliefs; il se fit même un jeu de son génie et lui fit exécuter, un jour d'hiver, une gigantesque statue de neige pour décorer ses jardins. Un rayon de soleil fondit ce chef-d'oeuvre. Mais la fécondité de Michel-Ange, égale à celle de la nature, prodiguait la conception comme la nature prodiguait la matière. Neige ou bronze, tout lui était indifférent, pourvu qu'il enfantât ce qu'il avait conçu. Les Florentins pleurèrent cependant le chef-d'oeuvre de neige. Mais Michel-Ange les consola par un crucifix en bois pour l'autel de l'église du Saint-Esprit. Le prieur de ce monastère, pour faciliter au jeune artiste la représentation de la mort divine, prêta à Michel-Ange la clef des salles où l'on exposait les cadavres de la paroisse avant la sépulture. C'est dans ces salles funèbres que Michel-Ange, enfermé pendant les nuits, étudiait, à la lueur de la lampe des morts, cette anatomie du corps humain dans tous les âges qui devint comme la charpente cachée de ses statues.
Tout lui promettait la richesse et la gloire sous les auspices des Médicis, ses patrons dans sa patrie, quand les Médicis eux-mêmes, expulsés de Florence par une révolution populaire, emportèrent avec eux la fortune de leur protégé. Michel-Ange, craignant les ressentiments du peuple contre les familiers de ceux qu'on appelait les tyrans de la patrie, s'évada de Florence et se réfugia d'abord à Bologne, puis à Venise. N'ayant trouvé à Venise ni protection ni travail, il revint à Bologne; on l'y jeta en prison comme un aventurier qui n'avait ni passe-port ni répondant. Un des membres du gouvernement, Aldovrandi, s'intéressa à sa jeunesse, le délivra de sa captivité et lui donna pendant un an l'hospitalité dans son palais. C'est dans la familiarité d'Aldovrandi, passionné pour la littérature, que le jeune Florentin s'exerça à la poésie en lisant à son hôte, charmé de son accent toscan, les vers de Dante, de Pétrarque et la prose de Boccace. Cet exil, qui reposait sa main et cultivait son esprit, cessa par un retour de fortune des Médicis rentrés à Florence. Michel-Ange y rentra avec eux. Une épreuve ingénieuse et involontaire de son talent le conduisit bientôt après à Rome. Il avait sculpté secrètement pour un riche Milanais, nommé Baldossari, un _Amour endormi_, qui fit l'admiration de son Mécène. Baldossari, ravi de cette oeuvre, la porta à Rome, la fit enfouir dans une de ses vignes, voisine de Rome; puis, l'ayant fait découvrir comme par hasard dans une fouille, toute souillée et toute mutilée, la fit offrir au cardinal de Saint-Georges comme une statue antique. Le cardinal, dupe du subterfuge, n'hésita pas à la payer deux cents écus romains; mais, ayant été bientôt informé de la vérité, il perdit avec son illusion toute son admiration pour la statue. Elle fut vendue sous son véritable nom au duc de Valentinois, qui en fit présent à la duchesse de Mantoue, où elle est restée depuis, plus admirée qu'une oeuvre antique. Les Romains raillèrent cruellement le cardinal, mauvais juge du mérite intrinsèque des oeuvres d'art, et qui appréciait par la date ce qui doit être apprécié par le ciseau. La réputation de Michel-Ange se répandit rapidement à Rome par le bruit que fit cette supercherie de Baldossari. Le barbier du cardinal de Saint-Georges, qui se mêlait de peinture, employa le pinceau de Michel-Ange à corriger et à perfectionner ses misérables ébauches. Michel-Ange en fit des chefs-d'oeuvre. Le barbier lui paya bien sa gloire usurpée. Le cardinal Borano lui commanda un groupe en marbre représentant le Christ mort descendu de la croix par les saintes femmes, oeuvre que ne pensera jamais à rivaliser, dirent les artistes romains, aucun statuaire, en dessin, en grâce, en maniement assoupli du marbre. La mort, ajoutèrent-ils, n'y fut jamais aussi morte! C'est un vrai miracle qu'en si peu de temps la pierre informe et brute se soit transfigurée en une telle perfection de vie, d'attitude, d'expression, de langueur, de pathétique et de piété.
Ce groupe fut placé dans le temple de Mars, devenu un sanctuaire de la Vierge. Les Romains et les étrangers s'y rendaient en masse pour l'admirer. Michel-Ange, pour étudier sur l'impression de la multitude les beautés ou les imperfections de son oeuvre, se confondait quelquefois, inconnu, au milieu de la foule. Il entendit un jour deux étrangers qui attribuaient, par ignorance, ce groupe au ciseau d'un autre sculpteur romain; bien que Michel-Ange n'eût pas l'habitude de marquer ses oeuvres d'un autre signe que leur immortelle perfection, il craignit cette fois que le temps ou l'erreur populaire ne lui dérobât sa gloire, et, rentrant la nuit dans la chapelle, il grava son nom en petits caractères sur l'étroite ceinture qui retient la robe de la Vierge au-dessous du sein.