VI
Rappelé à cette époque par les magistrats de Florence, il enrichit pendant quelques années les monuments de sa patrie de marbres immortels. Sans rival déjà parmi les sculpteurs du siècle, il rivalisait en se jouant les maîtres de la peinture, indifférent à l'instrument et à la matière, pourvu qu'il reproduisît la forme, l'attitude, le contour ou la couleur en toute chose créée ou pensée. Au lieu de parole, la nature semblait lui avoir donné le dessin, hiéroglyphe vivant et universel de la création. L'époque lui réservait à égaler ou à vaincre tour à tour les deux artistes les plus inimitables et les plus invincibles des siècles modernes: Léonard de Vinci et Raphaël d'Urbin; Léonard de Vinci appelé de Milan à Florence pour peindre à fresque la vaste salle du conseil, dans le palais d'État. Le gonfalonier de Florence, Sadevini, fier de son compatriote, donna à peindre à Michel-Ange la moitié de la même salle en concurrence avec Léonard de Vinci. Michel-Ange y peignit les scènes nationales de la guerre des Florentins contre Pise. Le dessin du tableau principal qu'il composa pour lutter face à face avec Léonard représentait une alerte imaginaire de l'armée florentine surprise par l'approche des Pisans pendant une halte au bord de l'Arno, où les soldats se baignaient après une longue marche. Cette ingénieuse invention du sujet fournissait à Michel-Ange l'occasion et le prétexte d'exceller dans la représentation du nu et de peindre des hommes au lieu de peindre des vêtements. Les écrivains florentins décrivent ce carton de Michel-Ange comme un poëme national, prélude du poëme universel de son _Jugement dernier_, et nullement inférieur à ce prodige du crayon et du pinceau:
«Pendant que les soldats sortaient en hâte des ondes ruisselantes sur leurs membres, on voyait parmi eux, dit Vasari, par la main divine de Michel-Ange, la figure d'un vétéran qui, pour s'ombrager du soleil pendant le bain, s'était coiffé la tête d'une guirlande de lierre, lequel s'étant accroupi sur le sable pour remettre sa chaussure que l'humidité de ses jambes empêchait de glisser sur sa peau, et entendant en même temps les cris de ses compagnons et le roulement du tambour appelant aux armes, se hâtait pour faire entrer de force son pied dans sa chaussure mouillée; en outre, ajoute Vasari, que tous les muscles et tous les nerfs du vétéran se dessinaient en saillie dans l'effort, toute sa physionomie exprimait son angoisse, depuis la bouche jusqu'à l'extrémité de ses pieds. On y voyait encore des tambours, des sonneurs de clairons, et d'autres figures innombrables, leurs habits empaquetés sous le bras, qui couraient tout nus vers la mêlée, et des attitudes pittoresques s'y prêtaient à tous les jeux du pinceau, les uns debout, les autres agenouillés, ceux-ci pliés en deux, ceux-là se relevant de terre, tous formant des groupes admirablement combinés pour faire éclater la supériorité de l'artiste dans cette partie de l'art. Aussi tous les hommes de cette profession resteront-ils stupéfaits d'admiration en contemplant cette extrémité de l'art atteinte et dépassée par l'ébauche de ce tableau que Michel-Ange leur découvrit; d'où ceux qui contemplèrent ces figures surnaturelles confessèrent unanimement que jamais, ni de la main d'aucun artiste, ni de la main de Michel-Ange lui-même, rien n'avait jamais été vu qui attestât par aucun génie une telle divinité de l'art.
«Et certes, poursuit le commentateur florentin, on peut les croire, car, quand le carton eut été terminé et exposé comme modèle à Rome, dans la salle du pape, tous ceux qui étudièrent ce chef-d'oeuvre et qui s'efforcèrent d'y copier la nature, excellèrent dans leur art, tels que Sangallo, Ghirlandaïo, Bandinelli, André del Sarto, et enfin Raphaël d'Urbin. Et c'est pour cela que cette merveille, devenue ainsi un objet d'étude et de reproduction éternel pour les artistes du dessin, fut transportée au palais des Médicis, dans la grande salle d'en haut, d'où il arriva que livré avec trop de confiance aux mains des artistes, on négligea de le surveiller pendant la maladie de Julien de Médicis, et il fut lacéré par eux en plusieurs lambeaux dont chacun emporta ici et là une relique dans toutes les villes d'Italie!