VIII
Michel-Ange s'était construit un atelier pour tailler les statues de sa main sur ce champ de bataille. Le pape se plaisait à voir le génie du plus grand artiste de l'Europe travailler à sa propre immortalité. Pour venir plus commodément et plus familièrement assister au travail de son statuaire, il avait fait construire un pont-levis couvert par lequel il venait, sans être vu, du Vatican à l'atelier. La description du tombeau de Jules II, tel que Michel-Ange l'avait conçu, serait tout un poëme funéraire et demanderait des pages sans nombre. Qu'on imagine l'invention libre dans la tête de Michel-Ange, les trésors de la catholicité à sa disposition, le ciseau dans sa main, le pape devant lui applaudissant à sa propre apothéose. La mort de Jules II devança le sépulcre. Le ciseau tomba de la main de Michel-Ange. Des nombreuses statues qui devaient surmonter les corniches et décorer les quatre faces du tombeau, douze seulement étaient ébauchées, quatre achevées, deux accomplies. L'une de ces deux statues symboliques représentait dans saint Paul l'_Action_; l'autre dans _Moïse_, la contemplation ou la législation de l'homme d'État. La statue colossale de Moïse, dont la tête, reproduite depuis dans toutes les langues du dessin, s'est gravée dans la pensée des hommes comme une oeuvre de la nature, n'a pas besoin d'être décrite pour être immortelle. C'est le confident de la sagesse et de la terreur de Jéhovah, le Jupiter Tonnant de l'Olympe biblique, la crainte de Dieu rendue visible aux hommes, l'autorité de la loi attestée par l'éclair de l'illumination, le commandement divin, infaillible et absolu fait homme, mais conservant dans son humanité la majesté du Dieu qu'on sent derrière l'homme. Il est assis comme l'éternité: d'une main, il tient les lois, symbole de la société; de l'autre il tient sa barbe touffue, symbole de la force; cette barbe descend en ondes si épaisses, si prodigues et si harmonieusement tressées sur sa poitrine, qu'on croit voir découler dans la multitude des tresses, des ondes, des poils qui les composent, la multitude innombrable des générations du peuple de Dieu. Elle est évidemment dans la pensée de Michel-Ange une allusion à _l'ordre dans l'infini_. Quant au rayonnement de la face; quant à cette terreur d'intelligence qu'elle inspire au regard; quant à ce reflet de divinité que le visage semble avoir contracté dans le commerce divin avec le feu du buisson, tout cela est tellement surhumain qu'on est tenté de s'écrier, comme le commentateur italien de cette statue, avec les Hébreux éblouis: «Mettez un voile sur votre face, car nous ne pouvons en supporter l'éclat!» C'est l'Apollon hébraïque, mais un Apollon mûr, impérieux, redoutable, qui commande et qui tue au lieu d'inspirer. Jamais l'esprit de la Bible ne prit un corps plus imposant dans un bloc de pierre. C'est que Michel-Ange lui-même était le prophète de la pierre; dans un autre âge, cet homme aurait taillé des dieux.
Les juifs de Rome trouvèrent la figure de leur législateur tellement divinisée par Michel-Ange, qu'ils ne cessèrent plus, depuis le jour où la statue fut dévoilée au public, d'aller le jour du sabbat contempler leur prophète transfiguré en marbre avant le jour de la suprême transfiguration.
Quarante statues de marbre dessinées et taillées par Michel-Ange devaient personnifier, à la suite du Moïse, l'Ancien et le Nouveau Testament évoqués autour du tombeau du dernier pontife.