VII
La renommée de Michel-Ange s'accrut tellement à Rome par le groupe de la _Pieta_ et à Florence par ce tableau et par ses marbres, qu'à la mort d'Alexandre VI et à l'avénement de Jules II au pontificat, ce pape l'appela immédiatement à Rome pour lui confier l'exécution de son propre tombeau. Le goût des arts était tellement universel à cette époque en Italie, qu'un tombeau de marbre, sculpté par la main d'un Phidias moderne, paraissait un monument suffisant à tout un règne et que les papes, à l'exemple des Pharaons, croyaient construire eux-mêmes leur mémoire en construisant, dès leur couronnement, leur sépulcre.
Michel-Ange, qui n'avait encore que vingt-neuf ans, accourut à Rome, heureux d'avoir été choisi pour associer sa propre mémoire dans un monument impérissable à celle d'un souverain de Rome et du pontife de toute la chrétienté. On voit, dans la suite de la vie de Michel-Ange, que ce tombeau, conçu, commencé, interrompu, repris, abandonné, presque achevé, jamais fini, fut l'oeuvre capitale et favorite du grand artiste, le rêve, le réveil, l'espoir et le désespoir de sa vie, poëme de marbre dont les vicissitudes du sort déchiraient les pages à mesure qu'il les avait composées et qu'il s'efforçait de les réunir. Le pape, ébloui lui-même du plan de ce sépulcre monumental et animé de statues vivantes dont Michel-Ange lui présenta le modèle, sentit s'élargir en lui son orgueil posthume aux proportions du génie de son statuaire. Il ne trouva que l'église de Saint-Pierre de Rome d'assez solennelle et d'assez sainte pour contenir ce tombeau, et il résolut, de ce jour-là, d'agrandir le temple pour envelopper le sépulcre. En plaçant sa cendre à côté de celle des apôtres et sous la consécration de l'art, il crut la consacrer deux fois au respect de l'avenir. Il se hâta, quoique très-jeune encore, d'envoyer Michel-Ange à Carrare pour faire excaver et transporter à Rome les blocs de marbre nécessaires à l'immensité du monument. Michel-Ange passa huit mois dans les montagnes de Carrare, ébloui des masses et de l'éclat du marbre où il taillait en imagination des poëmes de pierre, restés faute d'argent et de temps dans les grottes de Carrare. Il embarqua sur la mer et il fit remonter par le Tibre jusqu'à Rome une telle quantité de blocs de marbre, que la place entière de Saint-Pierre, plus vaste alors qu'aujourd'hui avant la construction des colonnades, en fut couverte comme une carrière. Les Romains étonnés se demandaient quelles mains pouvaient mouvoir et quelle pensée ordonner ces débris de montagnes de marbre jonchant le sol, sous l'ombre du môle d'Adrien!