‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 89 sur 120 · XI

XI

Léon X, qui succéda peu de temps après à Jules II, était un de ces jeunes Médicis que Michel-Ange avait familièrement fréquentés dans son enfance. Ce pape, plus athénien que romain, était le Périclès naturel de cet autre Phidias. Il fit suspendre une seconde fois à Michel-Ange l'achèvement du tombeau de Jules II et l'envoya à Florence pour bâtir et décorer l'église funéraire de _San Lorenzo_, ce tombeau de sa propre famille. Être enseveli dans un temple et dans des sarcophages décorés de la main de Michel-Ange paraissait aux Médicis une fortune dans la postérité égale à leur fortune dans le temps. La terre donne des empires; le ciel seul donne la gloire aux règnes. Cette gloire est dans les grands hommes qui les illustrèrent. Le siècle de Léon X ou des Médicis égalait, à cet égard, celui de Périclès. L'Italie, sous leurs auspices, avait une seconde fécondité du printemps, supérieure, en ce qui concerne les arts, à celui d'Auguste. La Rome d'Auguste imitait lourdement la Grèce; la Rome de Léon X et la Florence des Médicis inventaient un art, une poésie, une philosophie plus attiques que la Rome des Césars; on peut même ajouter plus italiennes encore qu'attiques. C'était une floraison de l'esprit humain plus luxuriante sur des ruines; un confluent du paganisme retrouvé et du christianisme; confluent étrange et adultère, sans doute, mais productif pour l'imagination, pour l'art et pour la littérature, comme ces unions illicites, plus fécondes souvent que les unions légales, le vice même, la licence des dogmes, des idées, des moeurs y favorisant les libertés du génie; phénomène étrange entre tous les grands siècles! L'absence d'idée fondamentale et créatrice et le désordre d'idées incohérentes semblaient par ses aberrations mêmes y grandir l'esprit humain. L'éclectisme païen, déiste, chrétien, universel, n'ayant pour foi que le beau, pour gloire que l'art, pour culte que des pompes, pour morale que le plaisir sous les auspices d'un pontife lettré versant à l'Italie renaissante les tributs du monde; tel était le caractère du siècle de Léon X. Si le scepticisme osait jamais revendiquer son siècle, on ne pourrait lui contester celui-là; il fut la grande orgie de la pensée italienne, bruyant, éclatant, scandaleux et court, comme une orgie entre des tombeaux; une grande débauche de l'esprit humain; mais du sein de cette débauche, il jeta une lueur immense sur la terre et il laissa dans les lettres et dans les arts plus de monuments que les dix siècles de barbarie qui l'avaient précédé et que les quatre siècles de civilisation disciplinée qui l'ont suivi: argument bizarre, mais argument sans réplique en faveur des libertés et des licences même de la pensée. Si la morale en souffrit, l'imagination en profita. Ce fut sur la jeunesse du christianisme, la puberté du moyen âge, le _jubilé_ donné par la papauté au monde.