‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 90 sur 120 · XII

XII

Michel-Ange, revenu à Florence dans toute la force de ses années, de sa renommée, de sa faveur chez les Médicis et de son génie, s'y consacra tout entier à ses tombeaux de San Lorenzo. Il était dans sa destinée d'avoir pour monuments des sépulcres, depuis celui de Jules II non achevé, et celui des Médicis qu'il allait construire, jusqu'à celui de l'apôtre saint Pierre qu'il devait bientôt élever dans le ciel.

La mort de Léon X, ce patron de l'art, suspendit encore une fois les conceptions ébauchées de Michel-Ange pour la construction des tombeaux des Médicis à San Lorenzo. Pendant le court pontificat d'Adrien VII, l'artiste découragé ne rentra pas à Rome. Il s'occupa silencieusement dans ses ateliers de Florence de tailler quelques-unes des quarante statues qu'il avait dessinées sous Jules II pour le monument de ce pape. Mais Clément VII, aussi fervent que Léon X pour l'embellissement de la capitale du monde chrétien, ne tarda pas à rappeler à Rome l'homme que la Providence semblait avoir marqué de son sceau pour devenir l'_Esdras_ du catholicisme. Le pape, après un long entretien avec lui sur l'agrandissement de Saint-Pierre de Rome, lui permit d'aller mûrir ses idées sur cet édifice en achevant à Florence les tombeaux des Médicis commencés. Ce fut alors que Michel-Ange sculpta pour les sépulcres de Julien et de Cosme de Médicis les quatre statues du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de l'_Aurore_. «Statues, dit Vasari, qui, par la beauté accomplie des formes, par la majesté des attitudes, par la nature surhumaine des physionomies et par la perfection du travail du marbre devenu chair et muscles sous ses mains, suffiraient pour reporter l'art à son apogée, si les vestiges de l'antiquité n'existaient pas.» On reste frappé de stupeur en admirant, à côté de ces statues symboliques, les deux célèbres figures de _Laurent_ et de _Julien_ de Médicis; l'une, appelée le _Penseur_, parce que jamais la mélancolie muette de la méditation ne fut gravée en ombres plus transparentes et plus mouvantes sur une physionomie humaine; l'autre appelée le _Guerrier_ parce que jamais la mâle beauté du soldat ne revêtit une expression à la fois plus calme et plus fière. Nous avons éprouvé bien souvent nous-même, aux différentes heures de la journée qui diversifient l'effet de l'ombre ou de la lumière sur ces marbres, la magie du ciseau de Michel-Ange autour de ces tombeaux. À l'exception de quelques tronçons des marbres de Phidias dorés par le soleil levant de l'Attique sur le fronton du Parthénon, aucun sculpteur ne transmit jamais mieux à nos sens et à notre âme la vie immortelle du marbre et la pensée immatérialisée dans la matière. Quiconque a passé seul une heure à San Lorenzo, dans la chapelle des tombeaux, au lever ou au déclin du jour, peut dire qu'il a respiré l'âme de Michel-Ange et qu'il s'est entretenu avec le grand mort qui revit éternellement de la vie de ses marbres.

La statue incomparable de l'_Aurore_ qui se réveille et celle de la _Nuit_ qui songe en s'assombrissant ont inspiré aux poëtes des apostrophes lyriques, célèbres dans la littérature de tous les temps. La poésie, qui cherche ses images dans la nature, a trouvé cette fois l'art assez surnaturel pour lui emprunter ses similitudes. Le colosse de Memnon, en Égypte, n'a pas inspiré aux poëtes plus d'illusions que la statue du _Penseur_, que celle de la _Nuit_ ou que celle de l'_Aurore_.

Peu de jours après que ces marbres furent découverts, on trouva les vers suivants gravés sur le socle de la statue de la _Nuit_:

La Nuit, que tu contemples dans une si gracieuse attitude, Dormir, a été sculptée par la main d'un demi-dieu, Dans ce bloc; et puisqu'elle dort, elle respire; Réveille-la, si ta en doutes, et elle va te parler!

Michel-Ange, déjà las d'un art muet et qui commençait à cultiver l'art qui parle, consterné en ce moment des guerres civiles et des tyrannies qui désolaient sa patrie, répondit, au nom de la statue de la _Nuit_, à son interlocuteur anonyme, par ces vers qui valent un coup de ciseau ou un coup de poignard:

Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de pierre Pendant que le malheur et la honte de l'Italie durent! Ne pas voir, ne pas sentir, m'est un grand bonheur! Ainsi ne m'éveille pas! je t'en conjure, parle bas!

Ses concitoyens, à cette époque, le nommèrent un des neuf commissaires de la guerre, chargés de fortifier la ville. Il déploya dans la science des fortifications le même talent et le même zèle que dans les constructions de San Lorenzo ou du monument de Jules II. C'est le moment de sa vie où le dégoût de l'esprit de parti et l'horreur des compétitions de pouvoir entre les Médicis et leurs rivaux le rejetèrent de plus en plus dans la pure passion de la liberté républicaine. Cette généreuse passion devait le tromper comme les autres. Mais, du moins, elle ne le rendait pas solidaire des tyrans de sa patrie. On ne sait quel accent de liberté classique, souvenir de l'antiquité, ranimé par les maux présents, se fait sentir depuis ce jour dans ses vers, dans ses lettres comme dans ses marbres. Son buste inachevé de Brutus, qu'on voit dans le musée de Florence, doit être de ce temps. Ce n'est qu'une ébauche à grands coups de maillet; mais cette ébauche respire la liberté jusqu'à la mort, et le patriotisme jusqu'à la férocité. C'est le buste de la _Conspiration_.