‹ Cours familier de Littérature - Volume 26Chapitre 92 sur 120 · XIV

XIV

La mélancolie, qui est la lie des âmes profondes et le trouble des coeurs sensibles, s'accrut dans Michel-Ange par cette perte de son unique ami à Rome. Mais un platonique et mystérieux amour, plus semblable à un culte qu'à une passion, lui laissait depuis longtemps un pan de ciel encore ouvert à travers les nuages de sa vie. En scrutant l'âme des plus grands hommes, il est rare de n'y pas découvrir dans une mystérieuse tendresse la source vive et cachée de l'inspiration, de la tristesse ou de la félicité. Quand cette source n'a pas coulé dans la jeunesse, elle coule dans la maturité et même dans la vieillesse, mais alors elle se cache davantage, comme si l'homme rougissait, par une délicate pudeur de l'âme, de fleurir au delà de sa saison. L'amour qu'il ne veut pas avouer ni aux autres, ni à lui-même, ni à celle même qui l'inspire, se transforme en un sentiment exalté et mystique qui tient plus de la piété que de l'amour, piété humaine dont une femme adorée est l'idole, et qui se fond en une sorte de piété divine pour avoir le droit d'être éternelle; sentiment très-commun à cette époque et encore aujourd'hui, en Italie, où l'amour est saint; il a été donné à l'homme de sensibilité ou de génie, avancé en âge, pour le consoler de la jeunesse perdue et pour joindre la vie actuelle à la vie future dans un amour terrestre et dans un amour céleste devenus pour lui un seul amour. Platon, Dante et Pétrarque sont les théologiens et les poëtes de cette amoureuse mysticité. Michel-Ange, déjà mûr et vieillissant, mais toujours jeune de séve et de coeur, disciple de Dante et de Pétrarque, avait rencontré, comme ces grands hommes, pour son bonheur, sa Laure et sa Béatrix. Elle tient trop de place dans sa vie, dans ses oeuvres, dans sa foi, dans son éternité même pour séparer deux noms qui ne furent si longtemps qu'une âme.