XV
Il y avait à Rome, au moment où Michel-Ange sculptait le groupe féminin de la _Pieta_, taillait _Moïse_ dans le rocher et découvrait les fresques de la chapelle Sixtine, une jeune fille de dix-sept ans de la maison princière des Colonna. Sa mère était une fille du duc d'Urbin, un des premiers patrons de Michel-Ange adolescent, au moment où il suivait, hors de Florence, les Médicis dans l'exil. Son nom était Vittoria Colonna, nom devenu depuis immortel par l'amour, par la poésie et par la vertu. La nature l'avait douée de cette beauté à la fois majestueuse et tendre que les Romaines modernes semblent avoir ravie aux statues grecques qui décoraient leurs temples et leurs musées. Ses médailles, que nous possédons encore, sont des profils de la Vénus de Chypre, tempérés par la pudique sévérité du christianisme. Son âme, modelée sur les types hébraïques de l'antiquité; son esprit, cultivé dès son enfance par les philosophes, les théologiens, les poëtes, les artistes familiers de l'opulente maison Colonna, avaient fait de la belle Vittoria le miracle de l'Italie. À dix-sept ans, elle avait épousé le jeune marquis de Pescaire, du même âge qu'elle et à qui elle était fiancée depuis le berceau. Les deux époux étaient dignes l'un de l'autre, l'amour le plus tendre les unissait avant la volonté de leurs familles; mais l'héroïsme du jeune Pescaire l'arracha peu de temps après le mariage des bras de son amante. Général des armées espagnoles de Naples, illustre dès les premières campagnes par ses exploits, fait prisonnier en 1512, à la bataille de Ravennes, une correspondance amoureuse en vers entre sa jeune femme et lui leur révéla à l'un et à l'autre un talent poétique, seule consolation de leur captivité et de leur veuvage. Douze années de guerres firent de lui le premier général de son siècle et le bouclier de l'Italie. Les princes italiens, protégés par son épée, lui offrirent le royaume de Naples, s'il voulait tourner ses armes contre le roi de Naples, son suzerain. Vittoria Colonna, instruite de cette tentative, lui écrivit cette lettre où la vertu parle, dans ces temps corrompus, un langage digne de l'antiquité:
«Souvenez-vous, lui écrivit-elle, de votre vertu, qui vous élève au-dessus de la fortune et de la gloire des rois. Ce n'est point par la grandeur des États ou des titres, mais par la vertu seule que s'acquiert cet honneur, qu'il est glorieux de laisser à ses descendants. Pour moi, je ne désire point être la femme d'un roi, mais de ce grand capitaine qui avait su vaincre, non-seulement par sa valeur pendant la guerre, mais dans la paix, par sa magnanimité, les plus grands rois.»
Blessé à la bataille de Pavie en 1525, le marquis de Pescaire mourut de ses blessures à Milan. Sa veuve, qui accourait de Naples pour le rappeler à la vie, apprit son infortune en route. La douleur la tint muette pendant sept ans, n'exhalant ses gémissements que devant Dieu et devant l'image de son époux dans des poésies comparables aux _Tristes_ d'Ovide, mais où le sentiment a l'amertume des larmes et l'onction de la prière. Aussi forte que Dante, moins ingénieuse que Pétrarque, Vittoria Colonna crie ses angoisses et ne les chante pas. Ses vers sanglotent comme son coeur, ses strophes n'ont d'autre harmonie que le déchirement de la corde qui résonne, mais en se brisant sous le coup. Elle avait juré de rester veuve à trente-cinq ans, quoique dans la fleur de sa beauté et de sa vie, convoitée par tous les princes de l'Italie. Sa douleur, adoucie par le temps, s'était convertie en une mélancolie pieuse qui ne cherchait son repos que dans l'ombre des cloîtres. Ses poésies, de jour en jour plus soulevées de terre et plus immatérialisées par le regret, cet amour chaste des chères mémoires, avaient pris le parfum, l'impalpabilité et les transparences des fumées d'encens dans le sanctuaire. Elles flottaient entre une tombe et le ciel, comme des nuées du soir sur un champ des morts.
Telle était la femme que l'enthousiasme pour ses oeuvres rapprocha de Michel-Ange à l'âge où l'amour, qui se retire du coeur, laisse un vide qui ne peut être rempli que par ces dernières amitiés, presque aussi divines que nos premières sensations.