III
Montesquieu avait vendu sa charge de président à mortier au parlement de Bordeaux pour être plus libre de ses mouvements et pour se livrer aux grandes pensées qui emplissaient son cerveau et demandaient à se formuler. Il songea d'abord à visiter les nations et à étudier sur place leurs moeurs et leurs lois. Possesseur d'une belle fortune, il pouvait le faire honorablement sans avoir l'intention de jeter son argent par la portière de sa voiture: il alla d'abord à Vienne où il rencontra le prince Eugène, ce Coriolan, qui n'avait pas épargné sa patrie; de là il passa en Hongrie et ensuite en Italie; il connut à Venise l'Écossais Law, tout meurtri des ricochets de son système, bombe éclatée entre ses mains, mais qui n'était pas un financier vulgaire; il s'y entretint aussi avec le comte de Bonneval, aventurier destiné à mourir pacha. De Venise, il se rendit à Rome, où il contracta des liaisons d'amitié avec le cardinal Corsini, depuis pape sous le nom de Clément XII, et avec le cardinal de Polignac, l'auteur de l'_Anti-Lucrèce_. Il avait aussi rencontré lord Chesterfield, écrivain élégant, mais d'une morale un peu relâchée, même dans les conseils qu'il donne à son fils, enfant naturel qu'il promenait à travers le monde.