III
Cependant, il aimait aussi le monde et ses élégances pendant qu'il continuait à y vivre. Il venait souvent me prendre dans sa calèche pour nous promener au bois de Boulogne ou à Saint-Cloud; ses chevaux étaient magnifiques, ses équipages princiers, les grandes guides de son attelage étaient d'or et de soie; ses cochers ne les maniaient qu'avec des gants blancs pour ne pas les ternir; les livrées étaient de la même recherche; il attirait les regards de la foule partout où il passait. Il jouissait d'être l'objet de la contemplation envieuse de tous ceux à qui ces magnificences et sa belle figure le faisaient reconnaître; il tenait le sceptre de l'ostentation. Cela lui semblait un devoir de son nom.
Quand l'hiver fut remplacé par le printemps, il me demanda de l'accompagner dans sa résidence d'été, et d'y passer avec lui et ses amis quelques jours. Je ne m'y refusai pas. Il vint me prendre un matin, seul, en poste, dans sa calèche de voyage. Un courrier en riche livrée nous précédait pour faire préparer ses chevaux sur la route de Meulan. Le but du voyage était le beau château de la Roche-Guyon, demeure, avant la Révolution, de la duchesse d'Inville et du duc de la Rochefoucauld, son gendre, assassiné pour prix de ses vertus populaires en venant de Rouen à Paris.
Cette terre de la Roche-Guyon était devenue, j'ignore comment, la résidence favorite du duc de Rohan. Elle est revenue depuis à la duchesse de la Rochefoucauld-Liancourt, femme aussi spirituelle, aussi vertueuse, et plus solide que le duc de Rohan lui-même.
Le château, presque royal, est situé au bord de la Seine, dont il domine le cours. Un peu plus loin, les prairies s'élargissent et éloignent la rivière du château; là s'élève un petit château que le duc me donna pour en faire mon habitation personnelle, quand il me conviendrait de m'y fixer pendant la belle saison. Je crois que cela est devenu une maison hospitalière dépendant du château, asile ombragé et verdoyant dans les grands peupliers de la prairie. De là on repassait la route, et on entrait dans la cour d'honneur de la Roche-Guyon. Une espèce de tribune, surmontée d'une galerie, s'élevait au-dessus de l'escalier. Le duc, pour ne pas perdre l'habitude féodale de ses ancêtres, s'y fit apporter un sac de monnaie par le concierge, et jeta une poignée de pièces d'argent à quelques mendiants qui nous avaient suivis, et qui étaient entrés avec la voiture dans la cour; puis nous passâmes dans les appartements: c'était une suite de pièces décousues, composées de salle des gardes, de salle à manger, de salons, de chambres de lit ouvrant sur le penchant de la montagne récemment plantée en jardins pittoresques. Ces jardins s'élevaient, par des allées tournantes, jusqu'au sommet de la colline. Là, des avenues d'ormes en patte d'oie s'étendaient sur un large plateau, à perte de vue, dans les terres du domaine.