IX
Cet isolement cependant, en me forçant au travail, nourrissait un peu mes goûts prématurés de littérature.
De tous les hommes célèbres alors, il n'y en avait qu'un qui fût pour moi un grand homme, c'était M. de Chateaubriand.
Je sentais d'instinct que cet homme était d'une race supérieure à la mienne, et que le génie l'avait marqué au front. Je ne le comparais à aucun autre écrivain de son temps; c'était la nature qui l'avait fait ce qu'il était, et les misérables écrivains du métier, à l'exception d'un petit nombre qu'on appelait les écrivains ou les poëtes de l'empire, avaient beau s'insurger et bourdonner leur ironie contre lui comme des mouches malfaisantes, il ne daignait point les écraser de son courroux.
Le dieu poursuivait sa carrière.
Une seule chose m'avait offensé, car j'étais partial, mais j'étais juste; c'était une anecdote évidemment et sciemment calomniatrice qu'il avait insérée dans son pamphlet de guerre: _De Buonaparte et des Bourbons_.
Lancé par lui, en 1814, pour précipiter dans la boue celui qui venait de tomber du trône, il racontait, dans cette invective, que Bonaparte était allé voir le pape à Fontainebleau, et qu'il l'avait injurié et outragé de sa bouche et de ses mains en le traînant par ses cheveux blancs sur le plancher du palais. Il est permis à la colère d'aller à tous les excès, moins le mensonge. Cela m'avait laissé une mauvaise impression du caractère de M. de Chateaubriand.
J'avais pardonné cependant, quand je me rappelai que ce même écrivain, toujours pur selon lui et ses amis, avait fait la cour à l'empereur pour obtenir la place de secrétaire d'ambassade à Rome, sous le cardinal Fesch; qu'il avait ensuite été le favori de M. de Fontanes, favori lui-même de la princesse Élisa; qu'il passait son temps à Morfontaine, dans l'intimité de cette famille couronnée; qu'il avait obtenu par elle l'emploi de ministre plénipotentiaire en Valais; qu'il avait, il est vrai, donné sa démission après le meurtre du duc d'Enghien; mais que, dans sa harangue à l'Académie, peu de temps après, il avait proclamé Napoléon le nouveau Cyrus, en termes d'un poétique enthousiasme; le fond de mon coeur n'était pas sans quelque scrupule sur l'immaculée pureté du bourbonisme de M. de Chateaubriand. Mais le génie a bien des excuses pour effacer ses erreurs. Je n'y pensais plus.