X
Quand parut le _Génie du Christianisme_, j'étais au collége chez les Jésuites. Je fus ébloui, mais non convaincu. Tout jeune que j'étais, cela me fit l'effet d'un beau thème de rhétorique.
Je me vois d'ici au bord du Rhône, dans les environs de Sion-Châtel en Bugey, assis avec quelques-uns de mes camarades, dont plusieurs vivent encore, sur un gros tronc d'arbre couché à terre par les scieurs de long, aux clartés d'un beau soleil d'automne. Un jeune homme nous lisait les plus beaux morceaux du _Génie du Christianisme_; nous écoutions, ravis comme par un langage inconnu, ce merveilleux style. Il n'y a pas besoin de critique pour admirer, la nature sait tout et dit tout. Cependant je ne sais quel apprêt, tout en me charmant, me frappait.
Après un moment de silence:
--Eh bien! nous dit le lecteur, que dites-vous de ces chefs-d'oeuvre?
--Que ce sont _trop de chefs-d'oeuvre_, répondis-je. Ce n'est pas ainsi que la simple nature écrit et parle. Cela me fait frémir, mais cela me fait un peu souffrir; cela est grand comme le coeur humain, mais cela est de la beauté cherchée; cela sent la grande décadence, les magnifiques débris d'une vieille langue. Ni Cicéron ni Bossuet n'auraient trouvé ces beautés.
On commença par murmurer, on finit par être de mon avis.
Nous n'en restâmes pas moins amoureux de Chateaubriand: le beau est si beau que son imitation nous fascine.
Ce fut la première apparition de ce génie de la mélancolie à nos jeunesses. Nous brûlions de lire _Atala_ ou _René_, qu'on ne nous avait pas laissés dans les mains.