‹ Cours familier de littérature, tome 27Chapitre 81 sur 94 · XIX

XIX

Cette lettre l'attendrit; il crut y entendre une voix du ciel. Par quelle bouche Dieu parlerait-il au fils si ce n'est par celle de sa mère morte? Il revint à Dieu, et, malgré un scepticisme quelquefois renaissant, il essaya de persévérer.

C'est dans ces dispositions qu'il se résolut d'écrire et de faire paraître Atala, en attendant le Génie du Christianisme, qu'il achevait.

«Je ne sais, disait-il, si le public goûtera cette histoire qui sort de toutes les routes connues, et qui présente une nature et des moeurs tout à fait étrangères à l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans Atala. C'est une sorte de poëme, moitié descriptif, moitié dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude; tout gît dans le tableau des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts et du calme de la religion. J'ai donné à ce petit ouvrage les formes les plus antiques; il est divisé en Prologue, Récit et Épilogue. Les principales parties du récit prennent une dénomination, comme les Chasseurs, les Laboureurs, etc; c'était ainsi que, dans les premiers siècles de la Grèce, les Rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de l'Iliade et de l'Odyssée.

«Je dirai encore, écrivait M. de Chateaubriand dans sa Préface d'Atala, je dirai que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur avancée, comme tant d'autres, par M. de Voltaire, que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur, et qui déchire le coeur bien autrement que l'Enéide. On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.» C'est Priam disant à Achille: «Juge de l'excès de mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mes fils.» C'est Joseph s'écriant: «Je suis Joseph votre frère que vous avez vendu pour l'Égypte.» Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre et en attendrir les sons. Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de s'embellir.»

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