‹ Cours familier de Littérature - Volume 27Chapitre 82 sur 94 · XX

XX

_Silent terræ_, le monde se tut d'étonnement et d'admiration en lisant.

Un seul homme était capable de comprendre et de sentir: il avait fait mieux; c'était un vieillard, Bernardin de Saint-Pierre!

Chactas commence son récit: Il est bien vieux, il a soixante-treize ans:

«À la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges, et trois neiges de plus, que ma mère me mit au monde sur les bords du Meschacebé.»

Il raconte à René la grande aventure de sa jeunesse, quand il ne comptait encore que _dix-sept chutes de feuilles_. Son père, le guerrier Outalissi, de la nation des Natchez alliée aux Espagnols, l'a emmené à la guerre contre les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Son père a succombé dans le combat, et lui, resté sans protecteur à la ville de Saint-Augustin, il courait risque d'être enlevé pour les mines de Mexico, lorsqu'un vieil Espagnol, Lopez, s'intéresse à lui, l'adopte et essaye de l'apprivoiser à la vie civilisée. Mais après avoir passé _trente lunes_ à Saint-Augustin, Chactas fut saisi du dégoût de la vie des cités:

«Je dépérissais à vue d'oeil: tantôt je demeurais immobile pendant des heures à contempler la cime des lointaines forêts; tantôt on me trouvait assis au bord d'un fleuve que je regardais tristement couler. Je me peignais les bois à travers lesquels cette onde avait passé, et mon âme était tout entière à la solitude.»

Un matin, il revêt ses habits de sauvage et va se présenter à Lopez, l'arc et les flèches à la main, en déclarant qu'il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s'égare dans les bois, est pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles; il confesse hardiment, et avec la bravade propre aux Sauvages, son origine et sa nation:

«Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros muscogulges.»

Le chef ennemi Simaghan lui dit:

«Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, réjouis-toi; tu seras brûlé au grand village.»

«Tout prisonnier que j'étais, je ne pouvais, durant les premiers jours, m'empêcher d'admirer mes ennemis. Le Muscogulge, et surtout son allié le Siminole, respire la gaieté, l'amour, le contentement. Sa démarche est légère, son abord ouvert et serein, il parle beaucoup et avec volubilité; son langage est harmonieux et facile. L'âge même ne peut ravir aux Sachems cette simplicité joyeuse: comme les vieux oiseaux de nos bois, ils mêlent encore leurs vieilles chansons aux airs nouveaux de leur jeune postérité.

«Les femmes qui accompagnaient la troupe témoignaient pour ma jeunesse une piété tendre et une curiosité aimable. Elles me questionnaient sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie; elles voulaient savoir si l'on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m'y balançaient auprès du nid des petits oiseaux. C'étaient ensuite mille autres questions sur l'état de mon coeur: elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dans mes songes, et si les arbres de la vallée secrète m'avaient conseillé d'aimer.»

Cependant Atala apparaît pour la première fois à Chactas:

«Une nuit que les Muscogulges avaient placé leur camp sur le bord d'une forêt, j'étais assis auprès du _feu de la guerre_ avec le chasseur commis à ma garde. Tout à coup j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe, et une femme à demi voilée vint s'asseoir à mes côtés. Des pleurs roulaient sous sa paupière; à la lueur du feu un petit crucifix d'or brillait sur son sein. Elle était régulièrement belle; l'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné dont l'attrait était irrésistible. Elle joignait à cela des grâces plus tendres; une extrême sensibilité, unie à une mélancolie profonde, respirait dans ses regards....»