XVIII
Il y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre que j'ai entendu chanter souvent aux femmes d'Amalfi en revenant de la fontaine. Je l'ai traduit autrefois en vers, et ces vers me semblent s'appliquer si bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à les insérer ici. C'est une femme qui parle:
Quand, assise à douze ans, à l'angle du verger, Sous les citrons en fleurs, ou les amandiers roses, Le souffle du printemps sortait de toutes choses, Et faisant sur mon cou mes boucles voltiger, Une voix me parlait, si douce au fond de l'âme, Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau. Ce n'était plus le vent, la cloche, le pipeau, Ce n'était nulle voix d'enfant, d'homme ou de femme;
C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien, C'était vous dont le coeur déjà parlait au mien.
Quand plus tard mon fiancé venait de me quitter, Après des soirs d'amour au pied du sycomore, Quand son dernier baiser retentissait encore Au coeur qui sous la main venait de palpiter, La même voix tintait longtemps dans mes oreilles, Et sortant de mon coeur m'entretenait tout bas. Ce n'était pas sa voix ni le bruit de ses pas, Ni l'écho des amants qui chantaient sous les treilles;
C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien, C'était vous dont le coeur parlait encore au mien.
Quand, jeune et déjà mère, autour de mon foyer, J'assemblais tous les biens que le ciel nous prodigue, Qu'à ma porte un figuier laissait tomber sa figue Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer, Une voix s'élevait de mon sein, tendre et vague. Ce n'était pas le chant du coq ou de l'oiseau, Ni des souffles d'enfants donnant dans leur berceau, Ni la voix des pêcheurs qui chantaient sur la vague;
C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien, Vous dont le coeur alors chantait avec le mien.
Maintenant je suis seule et vieille à cheveux blancs; Et le long des buissons abrités de la bise, Chauffant ma main ridée au foyer que j'attise, Je garde les chevreaux et les petits enfants: Cependant dans mon sein la voix intérieure M'entretient, me console, et me chante toujours. Ce n'est plus cette voix du matin de mes jours, Ni l'amoureuse voix de celui que je pleure;
Mais c'est vous, oui, c'est vous, ô mon ange gardien, Vous dont le coeur me reste et pleure avec le mien!
Ce que les femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien, l'humanité peut le dire de la poésie. C'est aussi cette voix intérieure qui lui parle à tous les âges, qui aime, chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire ici-bas.
FÉNELON
Fénelon naquit d'une famille noble et militaire du Périgord vivant tantôt dans les camps, tantôt dans le fond de cette province.
Son père, Pons de Salignac, comte de Fénelon, retiré du service, avait eu plusieurs enfants d'un premier mariage avec Isabelle d'Esparbis. Veuf et déjà avancé en âge, il avait épousé Louise de Saint-Abre, dont il eut François de Fénelon.
Fils d'un vieillard et d'une jeune épouse, Fénelon reçut de la nature la maturité de l'un et les grâces de l'autre. Il fut élevé jusqu'à l'âge de douze ans dans la maison paternelle.
La littérature sacrée et les littératures grecque et latine, furent sous un précepteur particulier les premiers aliments de son imagination.
L'université de Cahors acheva son éducation.