‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 115 sur 142 · XVII - XVIII

XVII - XVIII

Louis XIV récompensa Fénelon de ses succès dans l'éducation de son petit-fils par le don de l'abbaye de Saint-Valéry; le roi lui annonça lui-même cette faveur et s'excusa gracieusement de ce qu'elle était si tardive et si disproportionnée à ses services. Tout commençait à sourire à Fénelon: le coeur de madame de Maintenon semblait lui ouvrir celui de la cour.

Mais un piége était sur la route de Fénelon. Ce piége, il le portait en lui-même: c'était sa belle âme et sa poétique imagination.

Il y avait alors à Paris une jeune, belle et riche veuve, madame Guyon, douée d'une beauté rêveuse et mélancolique, d'une âme passionnée et d'une imagination qui cherchait l'amour jusque dans le ciel.

L'évêque de Genève, qui connaissait le nom, l'esprit, la fortune, la piété célèbre déjà de la jeune veuve, s'était empressé de donner à madame Guyon la direction, à Gex, d'un couvent de jeunes filles converties, par ses soins, du schisme de Calvin. Madame Guyon avait demandé, pour supérieur de son monastère, le père Lacombe, qu'elle avait connu à Paris avant son mariage.

L'intimité de la veuve et du religieux, consacrée par la communauté de séjour et de piété, s'était exaltée jusqu'à l'extase. L'imagination enflammée de la femme avait bientôt dépassé celle du religieux. Ce commerce mystique avait paru suspect aux hommes simples. L'évêque s'en était ému; il avait relégué le religieux disgracié à Thonon, autre petite ville de son diocèse.

Madame Guyon n'avait pas tardé d'y suivre son ami spirituel. Retirée à Thonon, dans un couvent d'Ursulines, elle entretenait avec le père Lacombe des relations extatiques qui maintenaient son empire sur son esprit faible, asservi et charmé. De là elle alla répandre ses effusions d'amour pour Dieu à Grenoble. Enfin, espérant trouver de l'autre côté des Alpes l'imagination italienne plus inflammable au feu de ses nouvelles doctrines, elle envoya son disciple Lacombe prêcher sa foi à Verceil, en Piémont, et l'y suivit encore. Elle erra ainsi avec lui pendant plusieurs années de Gex à Thonon, à Grenoble, à Verceil, à Turin et à Lyon, laissant partout le monde indécis entre l'admiration et le scandale.