‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 35 sur 142 · LXVII

LXVII

Enfin la mort vint, à près de quatre-vingts ans, dénouer doucement cette vie si mémorable et souvent si coupable de ce grand homme. Le 4 juillet, nous apprîmes qu'elle était finie. Dans un autre temps, c'eût été un événement national, mais le bruit qu'il avait trop adoré couvrit l'émotion publique par une émotion plus personnelle à la nation.

Avec madame Récamier, il n'y eut autour de lui, dans sa maison solitaire, que quelques amis de la dernière heure qui jouissaient de leur fidélité à la mort. Cette mort fut douce et silencieuse comme le moment où l'âme confiante dans la miséricorde se jette avec tremblement dans le jugement de Dieu.

Il avait préparé depuis longtemps un sépulcre à part pour sa dépouille mortelle dans un rocher, espèce d'écueil à l'extrémité d'une presqu'île, à Saint-Malo. S'il ne pouvait y voir sa patrie, sa patrie pouvait l'y voir. Il y est pour toujours. Il a mérité des reproches, mais il a mérité surtout un immortel souvenir de la France.

Ce ne fut pas un de ses grands hommes, mais il était fait pour l'être. Ce qu'on pense et ce qu'on écrit est la meilleure partie de ce qu'on fut; le reste ne dépend pas de nous. La nature lui donna plus que la fortune; et s'il eût été vertueux, le pays aurait reconnu en lui une de ses plus resplendissantes renommées.

Comme pensée, il peut rivaliser avec avantage les premières grandeurs littéraires de la langue: Bossuet, né dans des circonstances plus simples, n'eut pas plus de solennité, il n'eut qu'à se mettre au service d'une religion sans doutes et d'une monarchie sans limites; il fut le courtisan de Dieu et du roi. L'un lui donna le respect du peuple, l'autre l'obéissance de la cour; mais sa philosophie fut d'un enfant. Il ne vit que par son style; ôtez le style, il ne reste que l'architecte du sophisme; on est obligé, en lisant, de le reconnaître pour un immense lettré, mais non pour un véritable grand homme. Nul ne s'aviserait d'apprendre la philosophie historique à ses enfants, d'après la généalogie de la maison de David sur une montagne de l'Idumée. Le centre du monde est partout où souffle l'esprit de Dieu. Bossuet prend pour borne milliaire de la route infinie des siècles un rocher stérile de Sion; la famille humaine n'est que la race de Melchisédech. Il a construit le poëme sacerdotal de la Judée, il l'a pris pour l'histoire universelle. Admirez le poëte, mais ne donnez au philosophe qu'un crédit d'admiration. Cette théocratie de Bossuet est la secte de Juda, elle n'est pas l'histoire du monde. La vraie grandeur, celle de la vérité, manque à ce philosophe.

Fénelon, son disciple et son martyr, chante une philosophie plus humaine; c'est le poëte des chimères, le genre humain ne subsisterait pas un jour sous les lois qu'il rêve de lui donner. Ses songes charmants, mais en contradiction avec la nature, font sourire les sages, moitié d'admiration, moitié de pitié. Il est doux, mais puéril comme un enfant qui conte ses fables à sa mère; on l'aime, mais on ne le croit pas.

Pascal est un fou qui raille spirituellement des fous comme lui; il écrit bien sa langue, mais nul ne se soucie de le lire; les jésuites et les jansénistes ne sont déjà plus.

Voltaire s'amuse du genre humain sans l'instruire. Le genre humain est autre chose qu'une comédie et qu'un conte. Le sérieux, et par conséquent le religieux, manque à son génie. L'éternelle plaisanterie est une insulte au sort de l'homme. On risque de se moquer de Dieu en raillant son oeuvre, le ridicule peut toucher au blasphème. Voltaire est parfait dans sa prose ou dans ses facéties en vers, mais on craint de rire de soi-même en riant avec lui; le dernier mot de toute chose n'est pas un éclat de rire, c'est un acte d'adoration; une moquerie n'est pas la sagesse; tout détruire n'est rien fonder.

Voltaire, en disparaissant, laisse l'univers moral en ruine.