LXX
Quant à la faculté d'écrire les vers, Chateaubriand ne l'avait pas reçue plus que Voltaire; la poésie, dans sa vraie forme sérieuse (le vers), excepté la poésie badine, ne leur était pas naturelle. Le drame de _Moïse_, par Chateaubriand, ne fut qu'une imitation impuissante de Racine; il fit admirer, comme le paon, les découpures et les couleurs savantes de ses ailes, mais il ne s'en servit pas. La beauté du vers, comme toutes les autres beautés, est un mystère. On ne sait pas pourquoi ils sont nécessaires à la vraie poésie: moi-même qui ai plaidé contre eux, je ne le sais pas, mais je le sens. Ce n'est pas parce qu'ils disent plus de choses que la poésie en prose, ils en disent moins, les belles pages de Chateaubriand contiennent autant et plus de sens que les plus belles pages de vers; ils n'en disent pas plus, mais ils le disent mieux.
Je me suis souvent figuré que les plus belles pages de la langue, prose ou vers, étaient celles qui possédaient en elles le plus d'éléments de durée ou d'immortalité, et que ces éléments de durée étaient, on ne sait pourquoi, plus réunis dans les vers que dans la prose; en un mot, que le vers était plus immortel que la prose: pourquoi cela encore? Je ne le sais pas; mais, de même que certains éléments matériels possèdent, à formes égales, plus de vie et de durée que d'autres, et sont mieux faits par le Créateur pour résister au temps; de même, entre le vers et la prose, il y a la même différence qu'entre le marbre statuaire ou le bronze et la terre dont l'artiste construit sa statue. La forme est la même, mais la durée ou l'immortalité sont différentes.
La boue est destinée à vivre quelques jours, le marbre dure à jamais. Le sentiment que le sculpteur a de cette vérité influe à son insu sur la perfection de son travail.
Ainsi que je l'ai dit une fois en poésie moi-même:
Mais le vers est de bronze et la prose est d'argile.
Je présume que c'est là le secret de cette supériorité. Si ce n'est pas cela, je ne puis le découvrir.
Voltaire, lui aussi, le sentait. Je me souviens d'un passage de lui, moitié plaisant, moitié sérieux, dans une de ses lettres à Condorcet, à propos du drame en prose qu'il avait en mépris, et dont Diderot le menaçait:
«Quant aux barbares qui veulent des tragédies en prose, dit-il à Condorcet, ils en méritent: qu'on leur en donne, à ces pauvres Welches, comme on donne des chardons aux ânes! Cela passera, etc., etc., etc.»