‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 50 sur 142 · LXXI

LXXI

Revenons au rôle religieux de Chateaubriand.

La France, qui suait le sang sur l'échafaud de la Terreur depuis trois ans, et qui avait horreur et peur d'elle-même, cherchait à retrouver son équilibre et son ordre matériel dans la force de ses armes et dans la pacification de ses doctrines. Un véritable grand homme qui eût paru alors, le glaive dans une main, la modération dans l'autre, pouvait lui apporter la raison, la force et la paix; c'était une de ces époques où la dictature des soldats et la dictature des législateurs peuvent s'unir pour reconstituer un grand peuple; mais, il faut le reconnaître, la France, qui est le pays des armes, du génie et de la gloire, n'est pas le pays de la raison. Ses excès sont tous des passions ou des repentirs.

Les excès en tout sont la nature de la France, les réactions sont sa loi; Bonaparte, son héros, fut un despote; Chateaubriand, son écrivain, fut un apôtre peu convaincu du passé; l'opinion publique, leur pondérateur naturel, au lieu de les contenir l'un et l'autre, les encouragea; elle poussa l'un à l'empire, l'autre au treizième siècle: la conquête pour diplomatie, le concordat pour liberté religieuse, furent les deux pôles du gouvernement des soldats et du gouvernement des consciences. On eut des victoires au lieu de droit, et des cérémonies au lieu de culte: le _Génie du Christianisme_ y joignit le prestige de l'imagination et entraîna tout. Chateaubriand fut l'éloquent corrupteur du bien même; il ne se borna pas à assurer la liberté des âmes, il voulut leur asservissement. Les moeurs le secondèrent, et il alla, comme ambassadeur, porter lui-même à Rome le funeste présent qu'il avait obtenu du gouvernement de son pays. Voilà son début politique. Les temples furent remplis, les consciences, les unes favorisées, les autres opprimées, beaucoup vides; la révolution raisonnable avait été poussée jusqu'à la persécution, on la ramena jusqu'à la vengeance.