‹ Cours familier de Littérature - Volume 28Chapitre 56 sur 142 · LXXVII

LXXVII

Il était _grand_ en effet, la grandeur était son nom: _grand_, parce qu'il s'était soustrait aux efféminations féroces d'une révolution qui ne savait que vociférer et tuer; _grand_, parce qu'il cherchait Dieu dans les ruines, comme le prophète soufflant sur le charbon mal éteint pour y rallumer l'étincelle à la lueur de laquelle il devait découvrir et lire le nom de l'Incréé; _grand_, parce qu'il était triste comme Job après la visite de ses amis. Il avait découvert que le fond de la vie est la tristesse, que le génie vrai est la mélancolie, fille et soeur de la résignation. Il était né triste, parce qu'il était né profond, comme les autres naissent gais, parce qu'ils sont légers. La raison des choses est la tristesse, parce que la souffrance et la mort sont le chemin et le but final de tout dans ce monde. Cette vérité d'instinct chez lui, d'expérience chez nous, est la seule démontrée. Quiconque ne comprend pas la tristesse ne comprend pas ce monde des larmes. La définition de l'univers, c'est la _douleur d'être né_, qui contient la douleur de _mourir_. Ajoutez-y la douleur de vivre sur cet océan d'ignorance et d'incertitude, sur cet infini du doute, qui est le supplice de la vie.

Il s'était réfugié de bonne heure dans la seule pensée, triste aussi par sa grandeur, inexplicable, à laquelle tout aboutit, mais qui est, elle-même, un mystère, pour en expliquer un autre, _Dieu_; il était religieux par mélancolie; par là, il était grand comme sa pensée.

Mais il était grand aussi par le mépris qu'il portait à la terre, et par la noblesse et l'aristocratie de sa nature. C'était un aristocrate de tempérament; ce qui était petit lui faisait horreur, il dédaignait le démocrate. Ses bassesses, ses oeuvres, ses vulgarités, ses colères, ses férocités, ses supplices même, dont il avait été témoin et victime par sa famille, et par son père, et par sa mère, morte innocente en prison, en punition d'être née noble, lui avaient donné un dégoût haineux contre les moeurs de cette race, qui ne sentait alors sa grandeur qu'en faisant sentir sa _terreur_. Cette haine du vulgaire faisait partie de sa grandeur; sa physionomie même et son goût pour la solitude le trahissaient aux regards intelligents. Les démocrates l'adoraient de loin; ils devinaient en lui, car il avait trop d'orgueil pour l'avouer, un contempteur de leur nature. Sa grandeur dédaignait de se faire accepter par eux, elle s'imposait. Quand il voulut se venger ou se faire craindre, il prit lui-même les vices de la démocratie. C'est alors qu'il écrivit contre Bonaparte ces calomnies auxquelles il ne croyait pas; c'est alors qu'il écrivit contre M. Decazes, le plus doux des hommes, cette phrase suspecte et terrible à propos de l'assassinat du duc de Berri: _Les pieds lui ont glissé dans le sang_. Être démocrate alors pour lui, ce n'était que descendre. Mais l'aristocratie était son sang; il était né grand. Volontairement ou involontairement, on sentait sa race; on put le haïr, on ne put le mépriser. L'aristocratie du style confessait en lui l'aristocratie de la nature. Il n'était pas né pour être un tribun de la multitude, mais pour être le roi des lettrés d'une époque.